Le K-dit a un an


En septembre 2014, Nathalie Garbely et Isabelle Sbrissa lançaient à Genève le projet « Caddie » (dont le nom invite aux dérivations et à la création). L’objectif est de recueillir des livres de poésie contemporaine, offerts par quiconque et destinés au tout-venant, dans des chariots familiaux pour en faire des lectures toutes les quinze du mois. Il se pourrait qu’un jour un « cadiste » sonne à votre porte pour échanger livres et lectures. Pour son premier anniversaire, nous avons demandé à une des deux fondatrices de nous livrer son expérience.

 

Le quinze, c’est désormais jour de CADDIE. Et le quinze, je ne sais jamais tout à fait au-devant de quoi je vais. LE CADDIE, c’est un Catalogue Amenant Délicatement D’Illimitées Expériences, ce sont des Chants A Dire Dans Incertains Echos, c’est une Caisse Avec Débordement d’Idée Éditées, c’est une Crise Au Dé Dépliée, Illisible : Écriée, Car A Donc Du Ici Et des Corps Ancrés Déménageant Dans Idiomes Explorants. LE QÂADI, c’est une Bibliothèque Itinérante et Multilingue de Poésie Contemporaine. LE QADI, ce sont des Langues Écoutées Questionnées Ambleuses Densifiant Inattendument. L’ECADIE, nous l’avons imaginé à deux, avec Isabelle Sbrissa, au cours de longues et joyeuses discussions. Et il y a tout juste une année, une coopérative genevoise accueillait son inauguration festive, et sa première lecture commune. La collection duC HADIE, constituée de dons, réunit aujourd’hui de plus de cent titres, des recueils, des revues, des enregistrements – combien de poèmes ? – dans plusieurs langues et, parfois, dans plusieurs traductions. Elle se déplace non plus dans un mais deux de ces chariots familiaux servant commodément au transport de vivres à bout de bras. Elle se prête et s’ouvre à une lecture commune tous les quinze du mois. Au vert, sous un plafond aux fleurs bleues, entre des étagères biennoises, dans le salon d’une cadiste, dans l’atelier d’une autre, dans la campagne vaudoise, depuis septembre dernier, se sont ainsi réunis huit, douze, trois ou bien davantage de cadistes, des lecteurs occasionnels, compulsifs, réguliers ou lents, aux âges et aux parcours aussi divers que les vers du QU’A DIT, pour lire et discuter ensemble les poèmes choisis sur le moment.

Deux heures devant nous, les doigts feuilletant des livres, des bises, pour faire connaissance, ou prendre des nouvelles un verre d’eau de rose du rouge un silence puis une lecture à voix haute de premiers poèmes leur relecture par une voix au grain et au souffle différents enthousiasmes traversée d’émotions dans la poitrine tandis que plusieurs disent « j’y comprends rien » débats vifs sur la rime le passage à la ligne et le respect des règles syntaxiques sur ce que ça veut dire que comprendre un poème par quoi il peut se saisir « pasppas ppas pas paspas » par où ça me saisit par quel mot en parler encore des lectures des relectures est-ce qu’un poème ça se juge et son commentaire combien d’impatience pour l’autre cadiste qui parle en lire encore un le plaisir de partager des coups de cœur de découvrir des poètes.

Dans tout ça, il y a ces lectures patientes, persévérantes que nous nourrissons ensemble. Quand d’emblée ça ne parle à personne. C’est sans doute ce qui me tient le plus à cœur, m’étonne le plus. C’est cet espace que nous nous sommes aménagé pour tâtonner, franchir à plusieurs les barrières de la perplexité, de l’indifférence ou de l’incompréhension si fréquemment éprouvée face à un poème, partager nos interrogations, nos interprétations, nos ressentis au sujet d’extraits qu’on se passe de mains en mains, qu’on reprend à plusieurs voix, pour peu à peu en saisir quelques aspects, pour en déplier une variété de significations, pour comprendre lentement ou par un soudain saisissement quelque chose de cette langue poétique. Celle de Clark Coolidge, San Juan de la Cruz, Giorgio Caproni, Ossip Mandelstam, Gilles F. Jobin, Jeremy Halvard Pryne, Nathalie Quintane, Anna Akhmatova, Ivar Ch’Vavar, Serge Pey, Elke Erb, Ghérasim Luca. Et de tous les autres. Chaque quinze est particulier, différent des précédents. Stimulant à sa façon. En une année, le KHADI a aussi fait des petits, au grand air dans le sable, autour d’une prose romanesque. Et déjà l’EQHADY a débuté son deuxième tour du soleil.

 

Nathalie Garbely