Aruè, le combat poétique de Denise Mützenberg


Le cri de ralliement de Denise Mützenberg prend la forme d’un livre. Celle qui, une vingtaine d’années plus tôt, créait les éditions Samizdat, continue son combat pour ses deux amours – la poésie et le romanche – en publiant Aruè, Poesia valladra. Cette anthologie bilingue nous plonge dans les sonorités de Basse-Engadine et du Val Müstair tout en nous faisant (re)découvrir des figures de la poésie romanche.

[…]
Aroué !
Cri de ralliement,
cri de parfaite entente,
l’appel que personne jamais
n’osera renier
[…]

« Aroué », Jacques Guidon

Si Aruè promeut le patrimoine culturel suisse en mettant à l’honneur la poésie romanche, cette anthologie bilingue n’a cependant rien d’exhaustif. Il a fallu une dizaine d’années à Denise Mützenberg pour mener à bien ce projet. Une période durant laquelle la poète, éditrice et nouvelliste a laissé parler ses envies. En effet, si Aruè donne à voir un pan assez large de la poésie des Grisons, il traduit aussi l’affinité de l’éditrice avec les poètes et/ou leurs textes. Complètement assumée dans la première partie (Iscunters), la subjectivité se fait discrète dans la seconde (Clamaint), qui se veut plus « panoramique ».

Iscunters (en français, rencontres) opère une incursion dans l’intimité des poètes (une photo de chacun d’eux introduit les quelques pages qui leur sont consacrées) mais aussi dans celle de Denise Mützenberg. En effet, les quelques lignes qui accompagnent les portraits des artistes expliquent toujours ce qui les relie à l’éditrice. Rencontres physiques ou parfois purement littéraires, elles ont toutes joué les entremetteuses dans l’histoire d’amour que la traductrice entretient avec le vallader. « Mais sa poésie m’a touchée si fort qu’elle est entrée en moi avec sa langue et sa vallée. Depuis, le vallader me brûle, me taraude, ne m’a plus laissée tranquille. Je lui devais ce livre », dit-elle, par exemple, de Luisa Famos. À côté de cette poète décédée prématurément, on retrouve Duri Gaudenz, Rut Plouda, Leta Semadeni, Andri Peer et Dumenic Andry.

Initialement, l’anthologie devait s’arrêter aux « Rencontres ». Mais Denise Mützenberg a finalement ressenti le besoin de pousser le portail ouvrant la voie à une « histoire » de la poésie romanche. Elle crée alors une deuxième partie, Clamaint (en français, endroit où on peut ouvrir une barrière ou passage, droit de passage), qu’elle dédie à quatre générations de poètes de la région des Grisons, allant de la fin du XIXe jusqu’à nos jours. La plume change au fil des années, le discours se fait plus direct, moins métaphorique. Mais si le lecteur du XXIe siècle a plus facilement accès à la « langue » de Tina Nolfi qu’à celle de Peider Lansel, il est touché par chacune des générations, qui invoquent des thèmes partageable comme l’amour, la solitude ou encore la mort.

Aruè recense vingt-huit poètes. Et dans l’œuvre de chacun d’eux, la nature se fait omniprésente. Que cela soit à travers la personnification ou l’identification, elle envahit les pages de l’anthologie. Elle n’est cependant jamais le sujet d’une simple contemplation ; derrière ce topos de la littérature romantique, les poèmes d’Aruè font ressentir cet esprit si marginal, propre à la poésie. Ainsi, « Dans ma vie de renarde » de Leta Semadeni, où le sujet lyrique s’apparente à un animal, est une ode à l’instant présent et au passage à l’acte dénué de peur, au même titre qu’ « Avec une charge légère » et « Ce qu’il nous manque », poèmes ouvertement engagés d’Andri Peer.

Voyage dans l’intimité des poètes et dans celle de Denise Mützenberg, Aruè est aussi un périple à travers les langues. Bilingue, l’anthologie permet au lecteur de simplement apprécier les sonorités de Basse-Engadine et du Val Müstair ou alors de les comparer à celles des traductions, signées André Imer, Isabelle Longchamp, Denise et Gabriel Mützenberg, Gilbert Trolliet et Walter Rosselli.

Avec Aruè, Denise Mützenberg prend la défense de la poésie, mais aussi du romanche. Un cri d’espoir pour une langue qui n’est parfois pas reconnue en tant que telle et qui, au sein même de ses locuteurs, est en perte de vitesse.

 

Sabrina Roh

 

 

 

Si le romanche meurt un jour
vous n’en saurez
rien
vous, les rhododendrons
les lis, les myosotis
ni vous les saxifrages
Rien !
Les gens trouveront bien
d’autres mots pour nous nommer
Mais le monde ne sera plus
aussi riche
aussi plein
Sa chanson sera blessée
voix d’une guitare fissurée

Denise Mützenberg, « Si le romanche meurt un jour »,
dans Dschember Schamblin, 1985.

 

Entretien avec Denise Mützenberg

Comment est née l’idée de publier une anthologie de la poésie romanche ?

D. M. : Mon mari, Gabriel, a publié Anthologie rhéto-romane en 1982. Mais cet ouvrage s’arrête à la poésie romanche des années 1980. J’ai alors vu dans la période allant de 1990 à nos jours, un espace vide à combler.
Aruè ne découle cependant pas d’un projet « intellectuel ». Pour créer cette anthologie, je n’ai écouté que mon cœur et n’ai fait confiance qu’à mes différentes affinités en tant que lectrice et poète.
Il m’a fallu dix ans avant d’arriver à un tel résultat. J’aime voir les choses comme des processus organiques. Je n’ai jamais de plan précis en tête, ni même de problématique. Lorsque j’ai une idée, je la laisse germer et me guider là où elle a l’intention de m’emmener. Finalement, plus qu’une anthologie, Aruè s’avère être une sorte de manifeste pour le romanche, langue qui perd malheureusement de plus en plus de locuteurs.

 

D’où vient cet amour pour le romanche ?

D. M. : Envoyé à Davos pour soigner une tuberculose, mon mari, qui n’était pas du genre à rester confiné dans une chambre, en a profité pour parcourir la région à pied. C’est en entendant les locaux, ainsi qu’en voyant un spectacle, qu’il est tombé amoureux du romanche. Lorsque je l’ai rencontré, il connaissait les Grisons comme sa poche. Il m’a fait découvrir cette région, et j’ai tout de suite attrapé le virus. Le romanche m’a touchée en plein cœur. Je ne comprenais pas cette langue mais aimais ses sonorités.
Si j’ai le goût des mots, je n’ai pas le don des langues. Alors que Gabriel s’intéressait au cinq idiomes romanches, je me suis concentrée sur le vallader, que je considère comme étant le plus simple et le plus chantant. J’ai commencé par traduire des poèmes de Duri Gaudenz dans les années 70. Puis en 1978, lors d’une ballade, les premiers vers d’un poème me sont venus en romanche. C’est là que j’ai commencé à écrire dans cette langue. Mes poèmes sont alors des « jeux » autour des mots et de leur sonorité.

 

Arué est une édition bilingue romanche/français. La traduction d’un poème représente-t-elle des difficultés particulières ?

D. M. : Il y a deux façons de traduire un poème. On peut prendre une très grande liberté par rapport à l’original et se soucier surtout du résultat qu’il aura une fois transposé en français. Ou alors, on tente de rester le plus fidèle possible aux vers originaux. Le français et le romanche, étant deux langues latines, présentent pas mal de similarités. Il est donc souvent aisé de conserver les sons et le rythme d’un poème initialement écrit en vallader.
La traduction d’un poème n’est cependant pas un exercice que l’on fait machinalement. Il est primordial de traduire « en poète ». C’est ce que je pense avoir fait. De plus, j’ai eu la chance d’avoir été aidée par des gens animés par un grand amour pour la langue et pour la culture. Car il faut être conscient qu’une langue est toujours apparentée à une culture et que l’on ne peut pas, sous prétexte que l’on traduit, sortir un texte de son contexte. Je me souviens encore des traductions de Heidi faites par des Français. Ils tombaient toujours à côté.

 

Vous sentez-vous tiraillée entre vos activités de poète et d’éditrice ?

D. M. : J’ai très tôt pratiqué ces deux activités de pair. Enfant, j’ai édité mon premier livre, Le Fils de la forêt. Le texte était de moi et ma sœur, Claire, l’avait illustré. Par la suite, j’ai surtout écrit. Mais c’est un terrain que j’ai dû partager avec ma sœur, au risque d’y voir naître quelques rivalités. Selon Rilke, écrire doit être un besoin vital. Si c’est le cas pour Claire, cela ne l’est pas pour moi. Je me suis réellement découverte et épanouie dans le travail d’édition, qui me permet d’allier mes passions : la poésie, la construction d’un livre et le contact avec les gens. Cette activité a débuté sérieusement en 1992, lorsque j’ai décidé de publier mon recueil Dschember Schamblin. Je ne connaissais aucune maison d’édition qui aurait accepté d’éditer un ouvrage bilingue, qui plus est bilingue romanche/français. C’est donc aidée par un ami imprimeur que je me suis auto-éditée. Le mot samizdat (ndlr auto-édition en russe et système de circulation d’ouvrages dissidents en URSS) s’est naturellement imposé lorsqu’il a fallu choisir un nom de maison d’édition. Aujourd’hui, Samizdat a une centaine de publications à son actif et la relève semble être assurée.

 

Propos recueillis par Sabrina Roh