Laurence Verrey : geste intégral


 

Paru au Cadratin en 2015 dans une belle édition, Cryptogrammes n’est pas un « livre d’artiste » habituel, mais une recherche entière du geste poétique par Laurence Verrey. À l’instar d’autres poètes, comme Henri Michaux, subitement amené dans sa vie au lavis, ou Christian Dotremont, avec ses logogrammes, Laurence Verrey parvient à trouver dans ce livre les nuances du mouvement au moment où tout pourrait se figer : écriture et vie.

 

Auteur de nombreux recueils depuis 1981, Laurence Verrey est une figure importante de la poésie en Suisse romande, et elle a livré cette année une singulière exploration ; composition forte et tendue. L’avertissement, dressé dès l’ouverture du livre, « ici sont des poèmes cachés », confirme ce que le « crypté » du titre laissait envisager. Quelque chose se donne à travers un chiffrage, une opacité, qui demanderait peut-être une clé. Mais y a-t-il seulement une clé pour ceci, pour lire ces pages et les décrypter ? De toute façon, elle resterait poétique et sans explications, sans sens peut-être, si ce n’est celui d’une traversée, d’une reconnaissance des zones obscures, subitement éclaircies, pour nous laisser face à des superpositions de textes, comme autant de palimpsestes de l’expérience. Une alternance de « cryptogrammes » gestuels et de petits poèmes typographiés est mise en place. Dès le premier cryptogramme, qui s’offre comme une broussaille de mots mêlée à la matière-terre, à la matière-mère, s’élevant comme une lyre ou s’incarnant comme un utérus (motifs récurrents), le « c’était » d’un autre temps se détache, pour finir par « gouffres ».

Cryptogramme de Laurence Verrey © L. Verrey

Cryptogramme de Laurence Verrey © L. Verrey

 

Plus bas, un texte débute par « A l’origine » et s’achève par « l’horizon » ; mais qu’y a-t-il exactement entre deux ? De l’épaisseur, du mystère, une orientation sans boussole. Ces cryptogrammes manuscrits provoquent une ambivalence : entre une illisibilité première, un obstacle, et l’impression que cette épaisseur est traversée par un souffle ou par un geste. « Magma illisible », ce brasier  fait sortir des principes des calligrammes poétiques d’Apollinaire par exemple. Nous n’avons plus les contours d’un dessin, mais l’énergie bouillonnante qui surgit, la relance continuelle d’un feu. Cela ressemble à du buisson, souvent traversé par des flammes et de la terre, un buisson ardent, cela va de soi ; mais sans l’intervention d’un dieu, simplement de l’homme qui se découvre homme, et se met à méditer.

 

On entre dans une crypte intime, non déchiffrable et pourtant montrée ; une crypte pour les éternels mourants et renaissants que nous sommes. « Certains fragments se risquent à découvert », tenus par un centre dense, sans volonté de transparence, s’absentant par ses surcharges. Est-ce en s’arrachant à la lecture instantanée que la poésie parvient à souffler ? C’est ce que semble indiquer Laurence Verrey.

 

Les cryptogrammes sont ponctués de poèmes typographiés, généralement en prose, qui méditent sur le geste : « le chemin tracé ici révèle une rupture », « la pensée d’un gouffre ». Nous trouvons alors des réflexions sur « l’acte », la jubilation de l’enfantement et l’envie d’escamoter ce qui apparaît. Nous ne sommes jamais très loin du « naufrage », de la déchirure, de ce moment où « l’homme vacille », mais en parvenant aux « préludes joués dans les marges », aux « flammes d’allégresse soudaine ».

 

Si « décryptage » il y a, celui-ci n’est jamais une résolution de l’énigme, davantage une manière de lire qui est propre au lecteur. Nous avons des tracés dont nous ressentons le geste à la lecture, et l’on devrait se dire, comme le dit le texte : « nul autre que moi n’en possède la clé ». Mais le poète est aussi le gardien qui défend cet espace cerclé, sacré, délimité par du sel, comme une zone obscure, et qui refuserait l’accès à « toute intrusion dénuée d’amour ». C’est pourquoi la clé rêvée du déchiffrage reste sans serrure, une clé qui s’essaie à toutes les portes, à tous les codes, et qui en vient alors à se demander ce qu’est la clé elle-même ; non sans avancer, non sans souffler, comme, jadis déjà chez Laurence Verrey, mais autrement, plus radicalement encore, sans peur de se creuser à même le geste, car « le poème s’oppose à tout enfermement ».

 

Antonio Rodriguez

 

 

 

Entretien réalisé par courrier électronique en novembre 2015

 

A. R. : D’où est venue la nécessité de passer par des dessins ?

L. V. : Elle s’est imposée comme une issue hors des pièges du mental, pour déjouer la perte du sens, la tentation du désespoir devant un monde en perdition, par la médiation du geste, de la main qui cherche.

 

« Cacher, voiler, c’est comme protéger l’écriture de toute intrusion dénuée d’amour », écrivez-vous. Comment le lecteur devrait-il vous lire idéalement, vous déchiffrer ?

Il est invité à une lecture « seconde », c’est-à-dire qui ne se contente pas d’une vision cérébrale, mais mette en œuvre des associations libres, se prête comme à un jeu au déchiffrement de ces cryptogrammes. À l’appréhension d’un monde instable, fait de fragments rescapés, d’étreintes et de disparitions, de plongées et d’envols dans la matière de l’encre, de danses dans le feu et l’abîme. D’où surgira peut-être pour lui un monde intelligible.

 

Comment comprendre les différences entre le texte (qui cherche la clarté par-delà l’obscurité) et les dessins (qui cherchent l’obscurité par-delà la clarté) ?

Il s’agit pour moi d’une même démarche : fuir la transparence, considérée ici comme mise en danger. Les dessins sont là pour couvrir le « délit de fuite » du langage. Je dis délit, car n’est-ce pas transgresser que de « casser les lois du poème », dissimuler les mots, les faire disparaître. Mais, dans la mesure où ils émergent par bribes, ma loyauté face au verbe est sauve !

 

Les dessins passent souvent par l’espace de la courbe : est-ce une volonté de contrer la ligne ? Que représente la courbe alors ?

Oui, certainement. Ma main va spontanément vers la courbe. La courbe se donne comme un corps. Une courbe rejoint d’autres courbes, afin de faire naître un corps, une densité ; mais aussi de l’ouvert, de l’espace pour l’œil, les vies de la racine ou du feu.

 

Dans les dessins, vous passez souvent par des couleurs proches de la terre et du sang, comme une terre battue ? en quoi est-ce peut-être une tonalité du livre ?

Ces couleurs sombres correspondent oui, à la tonalité de ce livre, qui dit la terre battue, le sang répandu, le cri. Elles sont proches de ma nature terrienne. D’un soulèvement de la matière, qui certes terre de naissance est capable aussi d’envol. À l’image de l’essence langagière.