Ni de demain, ni d’hier : Giovanni Orelli


 

Traduit de l’italien par Christian Viredaz, un ensemble de soixante sonnets de Giovanni Orelli, grand auteur tessinois, sort en poche chez Empreintes en ce début d’année.

 

« Si tu as vécu un jour, dit l’homme de la santé,
tu auras tout vécu. Chaque jour à l’autre est pareil. La lune et les étoiles,
comme tu les vois se disposer sœurs encore pâles
puis resplendir, tes aïeux déjà les voyaient
et tes petits-enfants de même les verront »

Giovanni Orelli, Ni thym ni marjolaine, sonnet 11.

 

Ni thym, ni marjolaine, recueil de Giovanni Orelli, qui paraît en ce début d’année dans une traduction française inédite aux Editions Empreintes, entretient un bien singulier rapport au temps : relation à contre-courant du flux de l’Histoire qui nous traverse comme une flèche.

 

En cela, le recueil d’Orelli interroge le sens même de tout recueil ; entendu comme une « rixe » avec le temps, entre reprise et dissémination. Mais, pour être plus précis, disséminé, le livre d’Orelli, l’est comme un sol troué de galeries. Il y a, sous le livre de surface, un autre, fantôme, des lectures ; c’est le réseau sous-terrain des citations et emprunts, du long travail de la constellation des temps, ces astres survivants de leurs éclats à la mort même et à la lumière desquels les soixante trouées de vers composant le recueil s’offrent au lecteur dans leur gigantisme insoupçonné. Je parle des notes laissées par l’auteur et retranscrites à la fin de l’édition Empreintes, et qui questionnent l’ordre de préséance habituel entre le texte et son accompagnement (le « paratexte » de Gérard Genette).

 

Ainsi du patronage sous lequel est placé le livre, Montaigne (l’homme de la santé), à qui il doit son titre, comme le relève Yari Bernasconi dans sa préface : «  Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après leur miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thin ny marjolaine : ainsi les pieces empruntées d’autruy, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien, à sçavoir son jugement. » (Essais, I, 26).

 

Dès lors, le texte ne prend sa pleine résonance qu’à ne pas oublier, comme l’exprime Orelli la taupe (« car tu es une taupe » sonnet 36 ), du fond de ses galeries (ventre du livre, réseau des notes), que « la majeure partie de ces “sonnets hétéroclites” sont nés telles des variations provoquées par des lectures » (p. 145).

 

En créant, on récrit, on reprend, et plus qu’à un « qui suis-je ? », par trop impensé, la question qui rend urgente ce travail est celle qu’on trouve à l’orée du dernier sonnet : « à qui je ressemble ? ».

 

Comme tout un chacun, en réalité, Orelli se révèle feuilleter des pages de ses lectures. Des traits composant son « portrait-robot » (sonnet 57), de Bubka, Calandrino, Arlequin, Socrate ou Bertoldo, à qui donc ressemble-t-il ? À tous ? Ou davantage à aucun, car il n’est ni l’un, ni l’un, ni enfin l’autre. Le ni…ni est la modalité même de la ressemblance. L’identité enferme, la ressemblance ouvre quant à elle au jeu infini des faisceaux et laisse à vif la brèche sur quoi fait fond le poème.

 

Tout recueil n’est-il pas la tentative de domestication du grouillement des vers, un « pré-coït avec la mort » (sonnet 1) ? Et le sonnet, comme un arrêt (se justifiant comme tel par sa mathématique propre) ; un compromis avec la mort qui implique que tout soit sans cesse à reprendre ? Ainsi, sous ses airs de nécessité, dans son apparence de tombeau, le sonnet tient plus en vérité de l’ « agrégat » (pour emprunter à Katlin Molnar un qualificatif qui semble, à première vue, peu à son aise ici). C’est ce que révèle exemplairement l’avènement du paysage fantomatique de Manhattan (sonnet 25) ; « rêve-palimpseste » dans lequel « plusieurs événements et lectures ont conflué » (p. 149).

 

Le sonnet comme un enclos, parc aux vers libres, à chaque fois monde en soi, mais monde pourtant à rejouer soixante fois ; comme confluent des sources de la mémoire précipitées dans les berges d’un canal (ainsi en va-t-il de la forme en général, des formes canoniques en particulier).

 

Si j’ai commencé par exposer la question « à qui je ressemble ? », j’ai un temps omis d’en livrer la réponse. Derrière les multiples visages formant autant de sillons sur la page, il y en a un enfin, qui les fait tenir tous : le paysan insultant ses chèvres, indociles à la traite, mais, par magie, tenant ensemble, compactes, malgré « vallons, hiatus, anfractuosités » (sonnet 60). Le sonnet, donc, tient-t-il du choix, ou de la nécessité ? « Mes vers, je vous insulte, mes sonnets à l’ancienne/ je vous appelle retombés en enfance, libidineux antipathiques avares/ mal vieillis négligés : oui savates » (idem). Mais, « il est un point, sous le soleil : rien que pour vous : vous, vous donnez du lait. » Nécessité ? Plutôt, miracle de l’ « accord tacite, magnétique » (idem).

 

Il est difficile de situer celui qui repose sur pareilles interrogations et paradoxes. Au moins, faudrait-il ne pas se méprendre : une lecture s’attachant trop à des marques formelles ou à l’abondance des références classiques pourrait conclure un peu rapidement au classicisme. Mais Orelli n’est-il pas au contraire un contemporain des temps, lui qui agrège Dante et les pères du désert au ring de boxe et à la piste cycliste ; qui rassemble ses vers libres dans des sonnets et conjugue un décor tantôt alpestre et pastoral, mythique, voire même mystique, au rêve de Manhattan, « le plus bel endroit du monde » (p.145).

 

Contemporain, voire extrêmement contemporain, si l’on en croit Michel Chailloux, pour qui, « l’extrême contemporain, c’est mettre tous les siècles ensemble ».

 

Mathieu Depeursinge