Dans nos résidences d’hiver


Depuis le mois de novembre 2015, trois poètes, Pierre Chappuis, Claire Genoux et Mary-Laure Zoss, sont en résidence virtuelle sur notre site. Ils nous livrent chaque mois des réflexions ou des pages tirées de projets en cours. La première intervention tient généralement à une réflexion sur la possibilité de faire entrer un lecteur dans l’atelier : n’est-ce pas une illusion dans laquelle le poète construit sa propre image ? Car la résidence virtuelle produit une image de soi, d’écrivain écrivant, avec laquelle les auteurs doivent composer : quel ton, quelle chaleur, quelle complicité, de quelle manière sortir des livres et des revues ? L’exercice semble périlleux, mais suscite de nouvelles formes de publication et de contact ; un contact purement virtuel, bien souvent, par le biais de la publication en ligne.

 

Nous percevons ainsi des manières différentes d’aborder le séjour. Si Pierre Chappuis se méfie au premier abord de la rencontre avec le lecteur (« Si tu t’interposes insidieusement entre mon calepin et moi, lecteur — voilà qui est déjà fait —, tout est perdu. Tu ne peux, pour ta part, que te rallier après coup. Hors de là, effraction, tricherie, aliénation. »), Claire Genoux semble en ignorer les écueils et propose d’emblée des photographies de sa chambre d’écriture. Si l’un se méfie de « l’intimité » et de « la profondeur », l’autre avance dans une exploration du deuil proche, en apparence, d’une transparence autobiographique. Mais l’emporte toujours, depuis le début de ces résidences, l’envie commune de réfléchir sur l’écriture, l’acte d’être en poésie et les attentes inédites de la communication à l’ère d’internet. Sylviane Dupuis avait ainsi proposé, dès le mois de mai, un magistral journal d’atelier, qui suscite encore le dialogue avec les autres poètes.

 

Comment toucher un public ? Comment se livrer d’une autre manière ? Si nous serpentons dans des textes divers, ceux-ci sont toujours réunis par un même horizon. Préparant la sortie de son prochain livre pour le printemps, Orpheline (chez Bernard Campiche), Claire Genoux a par exemple investi les possibilités du multimédia propre à l’internet. Image et son, photographies et lectures enregistrées, elle a saisi différents moyens pour aborder un même horizon, celui de la sortie du livre consacré au décès de la mère. La résidence sert également à comprendre la genèse de ses textes, à l’aide d’images qui montrent l’état des manuscrits : « Les poèmes d’Orpheline ? Ils étaient déjà contenus dans la Barrière des peaux. Mais je ne le savais pas. Je l’ai vu après, quand le livre a été terminé. J’ai vu ce qu’il contenait, quelque chose de très différent de ce que j’avais imaginé. Les mots étaient là. Mystérieusement. Orpheline s’est écrit en même temps que la Barrière des peaux. Et sûrement qu’un livre nouveau a commencé de s’écrire là aussi. Oui, je le pense. » À la croisée des genres, Claire Genoux s’interroge sur la poéticité qui traverse la poésie et le récit, le vers et les proses ; comment faire naître la véritable poésie ?

 

Pour Mary-Laure Zoss, la poésie vient d’une densité, dans le lexique et la syntaxe, rythmant la prose sans avoir peur de l’illisible ; dans la mesure où, dans un héritage mallarméen, la poésie devrait offrir une « abstraction » à l’ère de « l’hyperconnexion ».

 

L’activité poétique ne peut qu’être résolument indocile aux préceptes d’un environnement qui accapare notre attention, resserre autour de nous l’imbroglio des injonctions diverses, des slogans, nous contraint d’écoper jusqu’à saturation l’émiettement d’intarissables soliloques, hébétés au sein d’une multitude jacassière.

Pour s’en abstraire – d’une abstraction qui n’a rien d’un mesquin repli sur soi, bien au contraire, il lui faut de plus en plus jouer de subterfuges, se tenir à l’affût des parcelles de temps et d’espace où il soit loisible à qui en ressent la nécessité d’éprouver à nouveau une présence aux choses et à soi, une aptitude à vivre le monde de l’intérieur, et ce faisant, de se ré-ouvrir à l’extérieur.

 

Il reste quelques jours de temps maussade pour se plonger dans ces dernières résidences, percevoir comment les poètes déploient leurs talents verbaux dans un nouvel environnement de publication. Il y a des perles, des rocs, des animaux sauvages et de l’océan ; oui, de l’océan déchaîné dans un paysage serein de plaine et de montagne.

 

Antonio Rodriguez