Marina Skalova recueille l’écume des liens


Une manière agréable de passer d’une année à l’autre tient peut-être à évoquer un livre de poèmes saisissant comme une petite révélation. Avec Atemnot (souffle court), Cheyne 2016 – prix de la vocation, Marina Skalova entre en poésie, soufflant un air froid, sec, rompu. Mais sa poésie par fragments élabore progressivement un territoire propre ; non habitable, simplement respirable.

 

Marina Skalova est née à Moscou en 1988, un an avant la chute du mur de Berlin. Elle habite depuis plusieurs années en Suisse, où elle a réalisé une formation littéraire à Bienne, mais, à vrai dire, elle semble traverser le continent. « L’écriture a toujours été liée pour moi à une expérience de l’étrangeté, de l’entre-deux », prévient-elle dans sa note liminaire. Marina Skalova arpente les rues d’Europe, de Suisse, qui, sous la neige, ressemblent à un lit dans « des draps pas à [soi] ». Les mots tracent des sillons dans une neige froide, mouillée, souillée, au sein de saisons humides.

Marina Skalova est d’ici, de maintenant, de tout près ; on respire avec elle. On écoute. C’est proche, intime, totalement béant. Que faire avec ça ? Le souffle est court : ça respire comme ça peut ; mal d’abord, puis mieux, à peine, on s’habitue à l’époque et aux hommes (« entre les êtres / l’air est vicié »). Or Marina Skalova respire en français et en allemand : « Ces deux langues sont mes langues d’écriture, sans pour autant être mes langues maternelles. » Langues suisses, européennes, elles œuvrent ici à révéler ses propres lieux, qui se définissent comme l’ancrage impossible, la « traduction » infinie d’une expérience toujours instable. S’il n’y a plus de stabilité chez elle, il reste bien un milieu dans lequel s’innerve ce livre, par un parcours en quatre parties : des « figures du corps », fragmentées et dépossédées par la violence d’une sexualité, au « territorien » qui franchit les seuils de l’autre, non sans douleur :

 

au milieu de son dos
les barbelés ont gravé une porte

il suffit de couper les fils
de soulever la peau, laissée
entrebâillée

pour entrer dedans

 

Rien n’est sauvé ; c’est ce qui plaît immédiatement. Il y a un noir de débris, d’horizontalité, donné en pleine face, sans se couvrir derrière le masque du salut ou d’un aveuglement qui finira bien par trouver sa lumière. Non, ici, c’est la nuit, ou plutôt les nuits, comme le suggère le titre de la deuxième partie. On ne fera pas dans la réconciliation facile — pour elle « les mots ne sauvent pas les choses ». Nulle rédemption, donc, mais plutôt un matérialisme rugueux, pointu, tranchant ; et pourtant quelque chose agit, s’agite, respire, bas, très bas, pour résister.

Cette écriture, souvent « inquisitrice / comme l’iris », se révèle âpre, sauvagement élaborée : « les souvenirs pèsent / des livres de passé ». Sous une apparence minimaliste de vers brefs, les incises fusent, notamment pour évoquer les attachements rompus. Ce qui devrait être amour, rencontre, apaisement provoque au contraire des amoncellements de déceptions. On s’attache comme on se percute ; famille, amants, amis. Il reste « ce(ux) qu’on foule aux pieds ». Les regrets jaillissent, et les caresses déchirent la peau. Dans les poèmes de Marina Skalova, « les paroles claquent comme des gifles » :

 

on halète ahane
han han
on jouit

on s’enlace
on s’essuie

Et si, estomaqué, on n’est pas sûr d’avoir saisi, l’allemand le rappelle aussitôt :

man hechelt ächzt
ach ach
stöhnen kommen

man umarmt sich
man wischt sich ab

Le monde a la saveur d’ un éternel « hier soir » ; on titube, on s’en remet à peine, alors que faire si ce n’est « craindre la mort / à chaque inspiration », à chaque nouvelle promesse. C’est une tempête, une bourrasque, des entrechocs de corps qui font mal, l’air de rien, dans la vie quotidienne, et s’aiment en se blessant. Skalova, c’est du brut, de la vie comme une eau-de-vie, qu’on boit cul sec, non sans délaver le monde, avec du soleil cou coupé, et se retrouver dans une forêt de « branches, troncs, branches/troncs, branches, troncs ».

Voilà un monde poétique fulgurant. Vers courts, peu de ponctuation, pas de majuscules, pas de joliesses lexicales ; simplement du « on » partout, des métaphores cinglantes et du rythme à la découpe. Prix de la vocation, ce recueil remue terre et peau, dans une énergique prise en main de la poésie. On salue comme il se doit, car plus que la fraternité évidente de ces textes, il y a un élan vers la radicalité de l’écriture. Il n’en faudra pas moins pour traverser l’année 2017. На здоровье ! au nom de l’équipe poesieromande.ch.

 

 Antonio Rodriguez

Portrait de Marina Skalova : © Wiebke Zollmann

Pour écouter Marina Skalova dans une émission de radio : Versus-lire