Les entretiens de Gustave Roud publiés chez Fario


Gustave Roud a laissé le souvenir d’un poète discret, vivant retiré dans le Haut-Jorat. Pourtant, il a donné plusieurs entretiens, qui sont aujourd’hui publiés aux Éditions Fario. Rencontre avec le préfacier et éditeur Émilien Sermier, assistant en Section de français (UNIL), qui décrit une personnalité accessible, consciencieuse et dont la poésie était toujours présente durant les échanges.

 

Emmanuelle Vollenweider: Gustave Roud a laissé une image un peu secrète, alors que c’était une personnalité qui aimait donner des entretiens. Comment appréhendait-il ses rencontres et quelle importance cet exercice avait pour lui ?

Émilien Sermier: Gustave Roud a, en effet, toujours attaché de l’importance aux rencontres et aux échanges. Comme il se méfiait de la fameuse « tour d’ivoire » qui isole l’écrivain du siècle, il a pris soin d’honorer ceux qui venaient l’interroger, en s’adressant aussi bien à la presse ou à la radio qu’à la télévision. Cela dit, il n’a jamais vraiment recherché cette pratique. Elle le met, en fait, dans une situation assez peu naturelle : lui-même a toujours dit son inconfort au moment de commenter ou d’expliquer sa quête poétique. Roud reste un homme de doute, plutôt que d’assertion ; et, dans son œuvre littéraire, la figure du poète apparaît d’ailleurs nettement moins encline à répondre qu’à questionner… Malgré tout, ses entretiens sont préparés avec beaucoup de soin et l’on sait que Roud accordait de l’importance à ses prestations médiatiques. Un passage de son journal le montre même en train d’esquisser, avec application, des remarques en vue d’un projet d’interview. Or cette exigence de qualité est manifeste tout du long : il y a dans ses propos un remarquable désir de justesse – plus que de singularité – pour dire au mieux ses vérités propres, et les termes choisis apparaissent d’un dialogue à l’autre plus nuancés, plus précis. On peut d’ailleurs supposer qu’à travers cet exercice Roud essayait d’élucider, pour lui-même, une part de sa démarche poétique…

E. V.: Comment le décririez-vous lors de ses entretiens audio-visuels ?

E. S.: Tous ses interlocuteurs s’accordent à le dire : Roud est bienveillant, chaleureux, prévenant, généreux. À mes yeux, deux choses ressortent en particulier. C’est d’abord l’élégance infaillible de ses réponses orales : bien qu’elles soient toujours inquiètes en substance, elles sont énoncées de manière distincte, lumineuse. De plus, ce que mettent bien en relief ces entretiens « audio‑visuels », c’est l’humour discret, la malice de l’écrivain. Roud apparaît sous un jour amusé, avec une pointe de facétie dans le regard – il suffit de revoir le dialogue avec Guy Ackermann, filmé par Michel Soutter, pour apprécier son léger sourire. L’interaction vivante semble le placer dans un rapport plus décontracté à soi et à l’autre, alors que son œuvre littéraire – et surtout son journal – dévoilent un ethos beaucoup plus solennel et tragique. L’auteur se dévoile aussi de manière plus directe, moins précautionneuse que dans sa correspondance. Sa posture trouve ainsi à se moduler selon les modes d’expression. Certes, la retranscription écrite ne restitue que partiellement cette facette enjouée. Malgré tout, il me semble que, même à la lecture, la subtilité de Roud ressort, car l’écrivain sait déjouer avec tact et finesse des questions parfois un peu… naïves.

E. V.: Quels éléments apparaissent en relief dans ses entretiens ?

E. S.: On retrouve, d’une réponse à l’autre, les grands thèmes de son œuvre – la halte, la rencontre, l’innocence, la grâce, les fleurs. Si Roud ne dit presque rien de ses activités annexes (éditoriale ou photographique), il parle sans trêve de ces motifs obsédants. À tel point que ce livre d’entretiens peut aussi se lire comme une sorte de « suite musicale », pour reprendre une formule que l’écrivain utilise pour définir ses recueils. Il y a en tous les cas une forte cohérence d’ensemble, alors que les entrevues s’étendent sur une trentaine d’années ! Le temps marque toutefois quelques inflexions : à la fin de sa vie, Roud s’exprime plus franchement sur l’accélération de la vie moderne et sur la disparition de la civilisation paysanne – sur tout ce qu’il appelle son « demi‑siècle ». En définitive, ce que l’on peut donc retenir, c’est sans doute ceci : Roud n’utilise jamais l’entretien comme une sorte de préface (ou de postface) à son œuvre, mais plutôt comme un moyen supplémentaire pour communiquer son expérience du monde et de la nature. Car il y a une réelle porosité entre ses propos et son œuvre, d’autant plus que certaines réponses reprennent – à la lettre près ! – des formules issues de ses poèmes. Sans jamais jouer au poète, Roud reste donc profondément poète.

E. V.: Comme Gustave Roud avait une perception très élevée de la création littéraire, quelle était la posture qu’il adoptait face aux poètes ? Et quel regard portait-t-il à lui-même en tant que poète?

E. S.: Ce qui est marquant, c’est que Roud évite de s’imposer comme un modèle exemplaire. Non sans coquetterie peut-être, il manifeste toujours son embarras à l’instant de donner des conseils, et ne cesse de relativiser ses propres vérités. À l’évidence, il ne cherche pas à incarner une sorte d’« esprit pensant » de son époque – ce qui le distingue par exemple de Jacques Chessex qui, dans leur entretien à deux voix, affiche des réflexions très affûtées et informées sur la condition artistique romande. Bien davantage que son cadet, Roud s’écarte ainsi du modèle de Ramuz, dont la posture d’autorité est à l’opposé de la sienne : le poète ne cherche pas à se définir comme l’écrivain romand ou vaudois par excellence, mais se situe plutôt au carrefour d’influences transnationales, se référant aussi bien à des auteurs romands (Chappaz, Crisinel, Matthey) que français (Mallarmé, Valéry, Claudel) ou germaniques (Hölderlin, Novalis, Rilke). Il y a toutefois un élément sur lequel il insiste à plusieurs reprises, et qui demeure pour lui primodial dans la création poétique : c’est la « musicalité » du langage. À l’encontre de poètes contemporains qui privilégient des écritures discontinues, censément spontanées, en se référant souvent à l’art pictural (on peut penser à Breton, ou Cocteau, ou Michaux), Roud recourt à la métaphore musicale pour parler de ses textes, célébrant la part mélodieuse et harmonieuse de la poésie. Non pas pour revenir à l’idéal romantique du xixe siècle, mais parce qu’il reste selon lui plusieurs « découvertes » (c’est un mot qu’il emploie très souvent) à faire de ce côté-là. C’est ainsi une sorte de modernité renversée qu’incarne Roud – une modernité qui serait délivrée de ses impératifs de rupture et de ses effets de mode. Dans l’histoire littéraire, il apparaît d’ailleurs moins comme un héritier que comme un ancêtre de référence. Et, à cet égard, il faut rappeler la portée de ses entretiens : si Roud a tant marqué ses contemporains et les générations postérieures, c’est bien sûr grâce à son œuvre, mais aussi par les discours qu’il a pu tenir sur la poésie. Relire ses réponses, c’est dès lors retrouver quelque chose de cette parole humble et fervente qui a tant émerveillé Philippe Jaccottet ou Maurice Chappaz.