Un réseau nommé poésie (2. Après la toute-puissance du poète)


Antonio Rodriguez revient en plusieurs épisodes sur les changements récents apportés à la poésie, notamment à partir de trois modèles rattachés à l’ère numérique: la poésie dans un réseau d’acteurs, la redistribution de la reconnaissance et les nouvelles appropriations des savoirs.

 

 


 

Après la toute-puissance du poète

 

L’héritage du XIXe siècle reste encore prégnant en littérature, notamment dans l’image du poète. Le poète semble détenir l’ensemble de la puissance poétique: il est encore, malgré toutes les critiques, le créateur absolu, le porteur du génie de la langue. Il concentre à la fois la personne qui voit, sait, comprend, dit et articule les expériences les plus indicibles. Il endosse ainsi les restes de la posture romantique du génie poétique et du « lyrisme » qui lui était associé. Pourtant, malgré ces pouvoirs un peu magiques encore attribués, son impact public diminue dans le champ contemporain.

 

En face de lui se trouvent des millions de lecteurs potentiels, qui, à l’inverse, sont placés dans une position passive, celle de la « réception ». Le mot « réception », venu des traditions germanophones, en dit long d’ailleurs sur le manque de valorisation de l’activité de la lecture, qui reste à l’arrière-plan des commentaires en français. Mais quelle est donc l’activité du lecteur? Par quoi est-elle motivée? Est-ce simplement une question psychologique ou n’y a-t-il pas des ressorts majeurs des fonctions contemporaines de la poésie? La disproportion entre le pouvoir du poète et l’impuissance du lecteur ne cesse de me surprendre; pourtant, le lecteur, s’il ressent le texte, fournit lui aussi un travail prodigieux: il construit un monde, fait sonner la langue, perçoit les rythmes.

 

Les principaux modèles  de la réception de la poésie depuis les années 1990 s’élaborent, au mieux, à partir de la « ré-énonciation », c’est-à-dire de la reformulation du poème, de sa redite; au pire, à partir d’une passivité plus grande, qui consiste à devoir suivre ce que la critique historique ou philologique nous apprend du contexte de production du poème, afin de dépasser une lecture participative, forcément naïve. L’imaginaire reste d’un étonnant romantisme. L’essentiel du message à faire passer par le Printemps de la poésie à son lancement résidait donc en ceci :

la poésie n’appartient pas aux seuls poètes.

 

Et quelque chose dans cet appel apparaissait comme un soulagement pour tout le monde : la critique, la presse, le grand public. Dès la deuxième édition, nous avions plus de 80 événements, bien répartis sur le territoire, 60 partenaires institutionnels (souvent très prestigieux), 400 personnes impliquées dans l’organisation, et non loin de 4.000 spectateurs, avec un public jeune (et des pointes à 200 personnes pour certains événements).

 

Si les poètes restent des « acteurs » majeurs du réseau, ils ne peuvent détenir l’ensemble des pouvoirs poétiques. Je l’écris d’autant plus facilement que je suis moi-même poète et que je crois à la force de la poésie dans l’espace contemporain. Mais j’avoue mal percevoir comment nous pourrions intéresser des lecteurs, une société, si nous ne décrivons que les auteurs, les textes et les contextes, qui leur sont associés. Nous devrions souligner les motivations à la lecture, les fonctions de la poésie, ses « modes d’appropriation » (sociaux, institutionnels), les intérêts qu’il y aurait à lire de la poésie, si ce n’est simplement pour ré-énoncer un poème écrit par un autre.

 

Or la poésie appartient tout autant aux lecteurs qu’aux auteurs; c’est le premier geste, me semble-t-il, à réaliser d’un point de vue critique et d’un point de vue créatif. Nous avons beau imaginer que les lecteurs lisent Les Fleurs du Mal de la même manière, mais nous ne savons toujours pas concrètement comment ils les lisent. Sommes-nous tenus de parcourir le même livre de la même manière? D’aucuns préféreront glaner quelques poèmes; d’autres les liront de manière linéaire. Quand s’arrête la lecture? Comment est-elle reprise? Quelle est son intensité? Est-ce important pour comprendre l’ouvrage ? Pourquoi? Tous ces efforts collectifs, de milliers de personnes, mèneraient donc à la consécration de quelques poètes contemporains, qui seront, de toute façon, pour la plupart oubliés au siècle suivant.

 

Une telle image idéalisée subit de nombreux assauts aujourd’hui, souvent de manière sous-jacente. Personne ne tient plus vraiment à ce modèle, mais nous éprouvons des difficultés à le remplacer. Il faut dire qu’il est soumis à la critique depuis les années 1840, et qu’il persiste malgré tout — inlassable phénix. Ce pouvoir n’est peut-être pas si simple à délaisser. Je ne reviens pas sur les pages que j’ai écrites concernant la volonté paradoxale des poètes d’écrire une poésie lyrique sans « lyrisme ». En français, nous avons la malchance, depuis le XIXe siècle, d’avoir un unique substantif pour désigner l’attitude (romantique) du poète, le « lyrisme », et l’agencement du discours qui se nommait auparavant « le lyrique » (encore au XVIIIe siècle en français) — les anglophones le désignent par « the lyric ». J’indique cette différence afin de souligner combien le « lyrisme » de l’auteur, son désir romantique d’une vie sublime, de s’élever au-dessus de la mêlée pour guider l’esprit d’une nation, a été combattue dès la fin des années 1840, d’abord en politique (face à Lamartine et à Hugo), puis en esthétique. Les pages les plus cruelles de l’esthétique poétique française se retrouvent, de génération en génération, sur le lyrisme des poètes, sur leurs illusions et leurs prétentions de grandeur. Paradoxalement, malgré des décennies de critique du « lyrisme », l’image d’un poète surpuissant (aussi surpuissant que maudit) persiste.

 

Pour contrecarrer le lyrisme personnel, des valorisations de la distanciation de soi, de la désubjectivation, du passage par le corps ou encore par la communauté se sont multipliées. Que d’appels à l’éloignement de soi, à l’autonomie des mots! Que de volontés de supprimer le sujet psychologique en poésie! Pourtant, le paradoxe surgit à nouveau à l’ère numérique: pourquoi cette distanciation apparente conduit encore à valoriser l’originalité d’un individu, le poète, qui trouverait une manière originale d’écrire? Est-ce parce que nous supprimons les marques de la « subjectivité » dans l’énonciation que nous mettons au loin le narcissisme d’une création? Est-ce vraiment le lien à la poésie par la communauté qui est favorisé? Pourquoi la force d’une lecture devrait-elle être le fruit du seul auteur et non de l’interaction, de l’apprentissage, de la mise en contact incarnée avec les textes? En somme, le système actuel de reconnaissance poétique se concentre sur le poète, surtout le « grand poète », en oubliant les lecteurs, les nombreux intermédiaires, et en dévalorisant les auteurs mineurs, les « poètes du dimanche » ou les anonymes amateurs qui écrivent des poèmes pour le plaisir, simplement pour se faire du bien (deux tiers des 15% de personnes en France qui ont une écriture intime ; autant que le journal intime). Actuellement, soit la poésie relève du grand art, du plus grand art du langage, soit elle ne mérite guère d’exister, c’est-à-dire d’obtenir de la visibilité. Car de fait, elle existe, et elle est populaire. Qu’avons-nous à dire de la poésie dans notre civilisation? Devons-nous nous disputer pour en élire un (ou une), le (ou la) survaloriser en y mettant tous les moyens de l’attention publique (prix, thèses, éditions), puis reléguer le reste de l’activité, des auteurs, des lecteurs, des acteurs, tous les rêves poétiques d’une époque, dans l’oubli?

 

La concentration du pouvoir de la poésie entre les mains des « grands poètes » me paraît parvenir à des apories insurmontables aujourd’hui et à une crise qui doit voir sa transformation. En effet, la plupart des « grands poètes » ne sont guère connus du « grand public ». Si cette construction a produit quelques magnifiques œuvres, elle atteste d’un mode d’agir individuel, nourri d’originalité. Autant dire qu’il peut favoriser les élans les plus narcissiques, les conflits les plus réactifs, les intérêts les plus personnels, lorsque l’influence globale (les quantités de reconnaissance à répartir) diminuent rapidement pour tous. Plutôt que de déplorer cette dégradation de l’image du grand poète, nous pourrions l’utiliser pour valoriser la poésie elle-même, et le réseau. Il ne s’agirait plus de mettre toutes nos forces dans la désignation d’un champion — le « grand poète » —, puis de le mettre dans la course de la culture mondiale (dans un conflit des capitales littéraires), mais d’inciter à produire collectivement, par le rassemblement et les synergies des énergies individuelles, un véritable phénomène poétique, bien plus ample que « l’œuvre d’un poète ». C’est ce que la conscience du réseau Poésie devrait amener; l’envie, le désir d’une forme plus haute que l’addition de formes individuelles, souvent exceptionnelles mais fragmentées.

 

Antonio Rodriguez

 

 

(À suivre le 19 juillet 2017: L’oubli des « acteurs » du réseau)

 

Pour citer cet article, indiquez : Antonio Rodriguez, 17 juillet 2017, «Un réseau nommé poésie — 2. Après la toute-puissance du poète», <URL://http://www.poesieromande.ch/wordpress/2017/07/un-reseau-nomme-poesie-2/>