Un réseau nommé poésie (3. L’oubli des acteurs du réseau)


Antonio Rodriguez revient en plusieurs épisodes, pendant l’été, sur les changements récents apportés à la poésie, notamment à partir de trois modèles rattachés à l’ère numérique. Il aborde la nécessité d’une meilleure reconnaissance des différents acteurs dans le réseau Poésie.

 

 


 

L’oubli des « acteurs » du réseau

 

La sélection d’un poète ou d’un groupe poétique comme représentant d’une époque (ou d’une société) a permis de garantir, pendant des décennies — selon les principes d’une sélection culturelle féroce — une mobilisation des différents acteurs de la poésie. Aujourd’hui, tel n’est plus le cas: les éditeurs, les médiateurs, les traducteurs, les enseignants se désolidarisent du contemporain, voire de la poésie elle-même. En apparence, il reste avant tout des poètes, des universitaires, des passionnés, des érudits, qui insistent pour dire combien la poésie reste importante dans la société contemporaine. En apparence…

 

Si la poésie survit dans la visibilité publique, ce sont notamment par quelques valeurs sûres. Ne parlons pas de Baudelaire ou de Rimbaud, qui sont les figures du canon scolaire français; mais du peu qu’il reste de visibilité pour la poésie contemporaine, jugée difficile, illisible, reléguée à la fin des études supérieures. Les libraires, les critiques, les universitaires, les traducteurs, les enseignants, les médiateurs tendaient à mettre en avant principalement les grandes figures, pour mieux se détourner du fond bruyant, grouillant, inassimilable par sa quantité, des pratiques de la poésie. Ainsi, tous les acteurs du réseau pouvaient auparavant fonctionner dans une approximative concordance, une économie de moyens se rassemblant sur des valeurs canoniques de l’histoire régionale ou nationale. C’est, du moins, un moyen utilisé pour réduire les informations à traiter et garantir une orientation commune de l’attention à la poésie. Mais qui produit cette sélection? Se fait-elle spontanément? N’est-elle pas issue de conflits qui s’effacent? Que dire lorsque les récipiendaires poétiques du prix Nobel — et ils sont nombreux — ne sont même plus dans les rayons des libraires ou des médiathèques municipales; remplacés par le dernier polar à la mode ou le dernier phénomène littéraire.

 

En Suisse romande, le nom de « Philippe Jaccottet », dont l’œuvre rayonne par sa puissance et son abondance, est celui sur lequel de nombreux acteurs de la poésie ont pu se reposer. Pour parler de la poésie, pour mettre en valeur des productions contemporaines, la figure de Philippe Jaccottet s’imposait. J’aurais pu moi-même passer mon temps à l’Université de Lausanne à travailler sur son œuvre, à le prendre pour modèle, à écrire des articles sur des détails le concernant, sans que personne ne s’inquiète de ma productivité. Peut-être est-ce même ce que certains attendaient de moi? Nous reviendrons sur ce que représente le nom de « Philippe Jaccottet », mais en ne parlant que d’un grand auteur nous oublions plus directement ce qu’a fait le réseau Poésie pendant des décennies et qui en ont été les principaux acteurs. Quels ont été les termes des controverses? Étaient-ce les mots « engagement », « inactuel » ou « fleurs » ? En quoi le fait d’être une femme, un homosexuel ou un étranger a-t-il eu une influence sur la reconnaissance? Quelles sont les forces en présence, les pressions, les moyens que se donnent les acteurs du réseau? Faut-il placer derrière un poète « macro-acteur » (qui concentre plusieurs moyens éditoriaux, les articles de presse et la critique académique) toute l’énergie poétique d’une région et réduire au silence les nombreux micro-acteurs?

 

Par son modeste effet de listes, par la publication de ce qui fait simplement « événement » dans le contemporain, le site poesieromande.ch a permis une première sortie de la généalogie des auteurs. Je dis bien que c’est le site qui l’a fait, son format, le nouveau support numérique, ses possibilités d’être visible, davantage qu’un seul projet individuel. Le résultat (si maigre a-t-il été) nous a d’emblée dépassé par le nombre d’informations à traiter. Bien plus que de faire l’histoire des successions de figures majeures, comme jadis les rois se succédaient dans les histoires d’un royaume, l’effet des listes plaça subitement tous les acteurs sur une même échelle. Nous assistions à un effet d’ « isomorphisme » pour rendre visibles tous les acteurs du réseau Poésie. Cela ne signifiait pas que tous les acteurs aient le même impact ou la même taille dans le réseau. L’erreur consisterait justement à laisser croire qu’il y a des différences ou des égalités de taille établies définitivement entre les acteurs. Aucun acteur n’est plus grand qu’un autre, si ce n’est par des séries de « transactions » (Bruno Latour) ou de « traductions » (Michel Serres), qui sont autant d’actions sur le réseau. Chacun s’associe à des procédés, à des groupes, à des lieux, à des discours sur la poésie.

 

L’antérieur coup de force, qui cache une certaine idéologie, consistait à rendre invisibles une grande partie des acteurs de la poésie, qui étaient au service des « acteurs-auteurs ». À vrai dire, tous les acteurs ont besoin des autres ; ils s’entraident, se légitiment par les événements produits. Toutefois, dans la visibilité publique, la plupart des acteurs admettent comme une évidence de rester dans l’invisibilité par rapport aux « grands poètes ». Cette manière de se comporter relève évidemment de la sociologie, mais ce que le site puis, plus largement, le festival ont mis en valeur, ce sont justement l’impact, l’énergie considérable déployée par des « intermédiaires », en lien avec les auteurs. Or ces intermédiaires se trouvent être un centre de la poésie en Suisse romande: ils forment, mettent en contact, déploient, articulent, valorisent. Généralement, nous disons qu’ils « accueillent » un événement (alors qu’ils en sont les producteurs) ou qu’ils « transmettent » la poésie (alors qu’ils la sélectionnent, créent des rencontres, des lectures). Les intermédiaires sont les déclencheurs des « inter-ventions », des « inter-ruptions » par des événements et également des « inter-prétations ». En somme, ils sont à vrai dire les garants des puissances du réseau Poésie; ils en sont les véritables « salariés ». En les rendant invisibles, en diminuant la conscience qu’ils ont de leur pouvoir « en réseau », nous réduisons, sans même nous en rendre compte, la force du réseau tout entier dans l’espace public. Ce que le site et le festival tendaient à mettre en valeur, c’est l’énergie considérable du réseau, ses capacités de mobilisation et d’articulation. Il convient désormais d’accompagner cette visibilité des « intermédiaires » par une théorisation, et c’est ce qui aura lieu aux Assises de la poésie à l’Université de Lausanne en mars 2018. Et si les « intermédiaires » se retrouvaient justement au centre de l’attention et de la réflexivité? Nous y reviendrons.

 

Les résultats concrets d’une telle dynamique est un accroissement de l’intérêt collectif pour la poésie, la possibilité pour un bassin de population de se sentir concerné et de participer à un élan qui est plus ample que lui, sans pour autant être réduit au génie d’un auteur tutélaire, plus ou moins influent au niveau international. Cet accroissement collectif a produit une inversion de tendance spectaculaire: d’atomisé, de périphérie générique (la poésie) d’une périphérie littéraire (la Suisse romande), le réseau a esquissé une puissance fédératrice, une ingéniosité de ses acteurs et de ses institutions, une capacité à avoir un impact social. Loin d’être perdants dans la mise en valeur du réseau, les poètes finissent par voir leur influence s’accroître: ils sont davantage sollicités, et eux-mêmes sont incités à se mobiliser. Il y a même un certain chic à se dire en poésie, dans des mouvements innovants pour la culture d’une région. Par ailleurs, les scissions observées sur les générations s’estompent dans la mesure où les lieux de production mettent en valeur la variété, selon leur public, avec une meilleure répartition de la reconnaissance.

 

Un ami me disait un jour: « Ce qu’il y a de plus attristant dans une grande ville, c’est que si tu ne prends l’avantage sur quelqu’un en l’exploitant, tu passes pour un idiot. » Certains se complairont dans ce processus où, à la fin, les acteurs finissent dans le mépris mutuel, la peur, les actions à court-terme, les péripéties et l’inertie des jeux de pouvoir. Il devient dès lors impossible de sortir le réseau des conflits narcissiques, des ressentiments les plus féroces, alors que l’influence globale du genre diminue. Il se pourrait que le réseau en Suisse déploie dans les prochaines années une force étonnante dans une conjonction des intérêts, dans une volonté de toujours créer des rapports où les partenaires se retrouvent gagnants, dans une répartition de la reconnaissance qui donne davantage de responsabilité à ses différents acteurs.

 

Antonio Rodriguez

 

 

(À suivre le 21 juillet 2017 : Après le Livre : face à Mallarmé)

Pour citer cet article, indiquez : Antonio Rodriguez, 19 juillet 2017, «Un réseau nommé poésie — 3. L’oubli des acteurs du réseau», <URL: http://www.poesieromande.ch/wordpress/2017/07/un-reseau-nomme-poesie-3/>