Un réseau nommé poésie (5. Par-delà le « roman national » poétique)


Antonio Rodriguez développe une réflexion sur les acteurs en réseau pour trouver de nouveaux modèles dans la reconnaissance publique de la poésie.

 


 

Par-delà le « roman national » poétique

 

« Qui succédera à Philippe Jaccottet? » D’emblée, cette question, si directe, peut-être un peu brutale, sonne comme une mauvaise formulation de problèmes concrets. Elle s’applique à un territoire restreint, la Suisse romande, un réseau délimitable, qui constitue notre lieu d’observation et d’action, mais qui offre un caractère emblématique pour d’autres réseaux locaux, régionaux, nationaux. Elle répond à certaines habitudes. Finalement, qui a vraiment succédé à Victor Hugo? Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Verlaine ou Lautréamont? Ce genre de questions, plus ou moins conscientes, pourrait malgré tout restreindre et scinder les énergies du réseau, souligner un manque de collaboration collective et laisser impassible une majorité d’acteurs ou de lecteurs, bien à l’extérieur de ces débats.

 

La poésie de Suisse romande a en effet vécu une période de relative opulence poétique, de visibilité possible par-delà les frontières nationales, grâce à la reconnaissance depuis les années 1970 de Philippe Jaccottet, la « grande figure » du poète issue de cette région. Cette reconnaissance s’est d’abord accomplie en France, chez Gallimard, et a automatiquement entraîné celle de la Suisse romande, où l’œuvre suscitait des admirations et des controverses. La portée considérable du travail de Philippe Jaccottet est incontestable, et il propose une importante œuvre européenne, faite à la fois de poèmes, de proses critiques et de traductions. Depuis une trentaine d’années, cette œuvre a intensifié une partie du réseau Poésie en Suisse francophone: elle a su animer la création, l’édition, la critique ou les académies. Est-ce à dire qu’elle a déployé l’énergie maximale du réseau? Comment articuler cette poésie aux écoles d’art, à la poésie sonore, au slam, aux cinépoèmes, à la performance, à toutes ces formes poétiques qui ont pris de l’ampleur depuis une trentaine d’années? Les scissions restent-elles fortes entre les tendances de la poésie et des générations? Car Philippe Jaccottet incarne à la perfection la poésie du livre et de l’imprimé, tout en redoutant l’image, la photographie ou la performance. Face à l’ampleur de la reconnaissance levée par cette œuvre, face au grand âge du poète, certains esprits s’échauffent. Qui sera le prochain visage poétique de la Suisse romande?

 

J’avais indiqué une influence romantique dans la construction de la figure du poète, et les questions de ce type s’appuient généralement sur une histoire nationale de la littérature. Issue des méthodes du XIXe siècle, cette approche nationale tendrait à privilégier les formes de pouvoir les plus élevées sans se soucier des débats, des controverses et surtout des pratiques quotidiennes de la poésie. D’un point de vue historiographique, cette méthode appartient à l’ « histoire-bataille », avec ses trois axes évoqués par François Simiand: politique, individus, chronologie. Dans de tels cas, les historiens pourraient par exemple se consacrer à la bataille de Crécy (1346) plutôt qu’à la peste noire de 1347, quand bien même les conséquences de cette seconde sont nettement plus profondes. L’histoire des grandes figures passe ainsi par l’histoire de quelques combats littéraires, des stratégies et des tactiques. C’est l’histoire littéraire des « vainqueurs », contre laquelle se dressait jadis Jean Paulhan. Son soubassement idéologique consiste à nourrir un « roman national » avec une généalogie de poètes qui sont autant de « héros » littéraires qui se succèdent. En Suisse romande,  schématiquement, il y aurait ainsi principalement Ramuz (et non Cendrars trop cosmopolite), Roud et, enfin, Jaccottet. Héritier de Gustave Roud (si nous délaissons Chappaz ou Chessex), Philippe Jaccottet aurait surmonté les poésies engagées de l’idéologie communiste, incarnées par exemple par Gaston Cherpillod. C’est schématique, mais cela se retient facilement, et beaucoup le redisent.

 

Ce qui surprend par rapport à une région comme la Suisse romande, distinguée avant tout par sa langue dans un État confédéral, c’est de voir se développer ce « roman national » sur une aire linguistique hétérogène, faite de cantons avec des traditions très différentes, protestantes et catholiques, urbaines ou rurales. L’origine de ce projet national appliqué à la Suisse romande remonte notamment aux années 1960, lorsque trois initiatives se consolident à partir du canton de Vaud: tout d’abord, Bertil Galland promeut une littérature romande (francophone) à partir de la relance des Cahiers de la Renaissance vaudoise (issus de la Ligue vaudoise, ligue de droite nationale fondée dans les années 1930); la revue Écriture est créée par Bertil Galland et Jacques Chessex pour favoriser une telle esthétique; le Centre de recherches sur les lettres romandes (C.R.L.R.) de l’Université de Lausanne, fondé par Gilbert Guisan, voit également sa naissance pour assurer un travail patrimonial de conservation et une orientation éditoriale. Bien que les projets de ces différents organes aient pris par la suite des voies différentes (je pense avant tout au C.R.L.R.), les soubassements de l’Histoire de la littérature en Suisse romande dirigée par Roger Francillon en sont certainement un écho. Belle entreprise dans son élan critique collectif, fruit d’une grande érudition, d’un rassemblement de critiques compétents, le projet reste néanmoins dans son architecture générale imprégné par le « roman national » d’une aire linguistique de la Suisse. Dès lors, les grandes figures « romandes » se succèdent, et les pages consacrées à Alexandre Vinet semblent plus importantes que celles évoquant le séjour décisif de Byron ou de Shelley sur les rives du Léman. Dans son ensemble, et non dans ses parties, la généalogie d’auteurs l’emporte sur le fait d’étudier comment cette région s’inscrit dans une histoire européenne (voire mondiale) de la littérature ou de la culture. Ainsi, la succession des grandes figures locales devient un élément central du projet, et plus nous nous dirigeons vers le contemporain, plus le nombre de chapitres monographiques augmente.

 

Dans la deuxième édition de cette histoire de la littérature, réunie alors en un seul volume de 1.728 pages, le chapitre consacré à la poésie contemporaine montre certains fondements implicites du projet. Les critères sont avant tout ceux, bien périlleux, de l’élection de quelques noms poétiques, de futurs « successeurs » possibles pour que le roman national se poursuive. Si cette méthode historique suscite des réticences dans les milieux universitaires actuels, elle garde, à mes yeux, son importance et sa pertinence d’un point de vue idéologique, comme une étape de consolidation régionale et un moment d’autonomisation face aux instances de reconnaissance parisiennes. Mais ces actes étant faits, faut-il encore les poursuivre dans les prochaines décennies? Est-ce que cette méthode ne devrait pas accompagner d’autres formes de reconnaissance plus dynamiques?

 

Il est d’ailleurs marquant de constater combien ce « roman national » littéraire d’une région a eu un grand impact intérieur (certains journaux ont parlé de « Bible ») et, au contraire, très peu d’impact à l’extérieur des frontières. La presse française en a par exemple peu rendu compte. Le problème est que cette aventure nationale restait celle d’une « périphérie » littéraire, autonome certes, mais assez repliée sur elle-même. Vue ainsi, la Suisse est d’ailleurs le composite de trois périphéries littéraires: l’une en français, l’autre en allemand, la dernière en italien. Faut-il trois romans nationaux littéraires pour comprendre une Confédération? Cela signifie que la « capitale littéraire » romande, que pourrait être Lausanne (mais les débats restent sensibles), devrait peser face à Paris, Berlin, Londres ou New York. Combien de prix Nobel, de prix Goncourt, de volumes dans la collection de la Pléiade chez Gallimard? Les pages consacrées à l’importance de la Suisse romande dans le romantisme européen, son lieu de circulation pour une littérature mondiale pourraient peut-être davantage intéresser les lecteurs par-delà la Jura, les Alpes ou la Sarine? Finalement, ce serait comme prétendre que la Chrestomathie française de Vinet aurait plus d’importance que le Frankenstein de Shelley, pourtant directement rattaché, par son écriture et ses évocations, au lac Léman.

 

Le principe de la succession dans le roman national appliqué à la Suisse francophone incite ainsi à interroger plusieurs aspects du réseau Poésie:

 

  1. Les principaux acteurs du réseau sont-ils vraiment mobilisés par les successions de ce type ou laissent-ils s’opérer avec une certaine indifférence ces affaires de succession, ignorant même qui sont les instances à la source du « roman national », quelles sont les visions en conflit ou les intérêts en jeu? Ne faudrait-il pas montrer comment se construisent les méthodes à différentes époques et sur quoi elles prennent appui dans le réseau?
  2. Si, par sa reconnaissance internationale, Philippe Jaccottet a su fédérer certaines forces en Suisse, que se passera-t-il si la « grande figure » n’a qu’une influence restreinte à la région? Sera-t-elle toujours aussi fédératrice? N’y aura-t-il pas alors une baisse d’influence du réseau tout entier hors des frontières? Les controverses intérieures vont-elles s’intensifier entre visions de la poésie, entre générations, entre supports de la poésie?
  3. Pourquoi un des pays les plus compétitifs (World Economic Forum 2015), les plus innervés d’institutions culturelles, de lieux d’éducation parmi les plus performants, les plus innovants du monde (INSEAD 2015) devrait-il se diviser en trois périphéries littéraires, issues de « romans nationaux » dominés par trois capitales littéraires extérieures, alors qu’elle possède un des modèles les plus stimulants dans la circularité des langues et des différences? Ne représente-t-elle pas plutôt une « petite Europe littéraire » à explorer?
  4. Ne faudrait-il pas développer en outre une histoire littéraire « au ras du sol » (J. Revel), en partant des situations concrètes, des pratiques sociales, où des acteurs bien identifiés dialoguent, débattent, afin d’identifier les changements sociaux dans les rapports à la poésie, à la culture, non seulement d’un point de vue régional, mais international, voire dans une circulation mondiale?
  5. Plutôt que de viser uniquement une histoire nationale des « grandes figures » de la poésie dans une région, ne devrions-nous pas articuler la compréhension des différents acteurs et des principales transactions dans un espace délimité, ouvert sur d’autres réseaux poétiques? Ne devrions-nous pas chercher plutôt à comprendre pourquoi et comment un espace social tout entier s’approprie la poésie?

 

Antonio Rodriguez

 

 

(À suivre le 25 juillet 2017 : Que vont devenir les poètes professionnels?)

 

 

Pour citer cet article, indiquez : Antonio Rodriguez, 23 juillet 2017, «Un réseau nommé poésie — 5. Par-delà le “roman national” poétique », <URL://http://www.poesieromande.ch/wordpress/2017/07/un-reseau-nomme-poesie-5/>