Un réseau nommé poésie (6. Que vont devenir les poètes professionnels?)


Antonio Rodriguez finit aujourd’hui la partie critique de son propos, avant de passer aux résolutions que pourrait apporter le réseau d’acteurs en poésie.

 


 

Que vont devenir les poètes professionnels?

 

Mes quatre années dans la « Commission Poésie » du Centre National du Livre (CNL) furent particulièrement instructives. Le contenu intense des réunions me permit de comprendre en partie le fonctionnement économique et sociologique de la poésie contemporaine française. Trop souvent les données manquaient sur ces questions, et les vastes débats esthétiques, historiques dans les milieux poétiques ou académiques ne se souciaient guère de ces chiffres; ou les prenaient comme des données secondaires du corpus (tirages, ventes, aides publiques, sélections implicites, distribution éphémère de la reconnaissance, contrats, rémunérations). Or ce qui aurait pu être ennuyeux ou déprimant devint subitement enthousiasmant, dans la mesure où les principaux problèmes de la poésie contemporaine y apparaissaient plus clairement. Plutôt que d’assister à la perte d’influence de la poésie comme une fatalité contemporaine, les ressorts se jouaient notamment dans ces lieux, avec des solutions envisageables. La commission avait en effet pour objectif de répartir une enveloppe publique des bourses d’écriture, des aides aux publications ainsi que des aides aux revues. D’année en année, l’enveloppe globale diminuait, mais le nombre de poètes, de projets, de livres ne cessait de croître. À nouveau, nous trouvions ce contraste entre la reconnaissance, en baisse constante, et la production, florissante d’un point de vue quantitatif. Face à cette situation, nous tenions tous, par réflexe démocratique, à garantir les équilibres et à ne pas créer de conflits inutiles. Nous garantissions donc un « saupoudrage » où tout le monde recevait un peu, toujours moins, d’année en année, et où tout le monde se sentait un peu frustré et quand même soulagé.

 

Finalement, la colère monta lorsque le président du CNL d’alors proposa une réforme plutôt mal ficelée, avant tout idéologique, selon un calendrier rapide et peu favorable (quelques semaines après l’élection présidentielle de 2012). Son projet eut pour avantage de fédérer le réseau Poésie, qui fut un des leviers les plus vifs de la contestation en littérature. Ce qui aurait pu n’être d’ailleurs qu’une simple contestation face à une nouvelle réforme devint une force publique. Pour m’être retrouvé par certaines circonstances au milieu de cette mobilisation, j’ai pu voir l’incroyable puissance du réseau Poésie ainsi déployé. L’impression était donnée que les défenseurs de la poésie se trouvaient à tous les échelons du pouvoir, qu’ils étaient particulièrement persuasifs et proposaient des arguments fondés. Ce n’était pas qu’une impression. Il était assez aisé de montrer que cette réforme, qui visait notamment à supprimer la Commission Poésie et à liquider une partie du vivier de la création actuelle, n’avait pas suffisamment été approfondie dans ses impacts littéraires, culturels, économiques, sociaux. La réforme cherchait à réduire l’enveloppe accordée aux poètes, à la transférer à des genres plus commerciaux, et, je l’appris alors, elle cherchait aussi, de manière souterraine, à éradiquer les « intermittents » de la poésie. Je tiens la formule d’une personne influente, assez méprisante envers les jeunes poètes. Mais derrière ce mépris idéologique se posait une autre question, véritable, pour la gestion publique de la culture: que faire de tous les nouveaux « professionnels » de la poésie? Fallait-il entretenir des centaines de poètes avec des subventions publiques? Et, surtout, en vue de quoi?

 

Bien évidemment, le premier réflexe dans ces questions consiste à soutenir toute nouvelle création poétique comme étant nécessairement bonne pour la société. Chaque poète apporte un éclairage original sur les maux de nos communautés, et la reconnaissance de la poésie augmente dans notre société. En quatre ans, pourtant, j’ai changé d’avis. Car le coût social, issu de l’argent public, me semblait dispersé et maintenir l’illusion d’un soutien, tout en refusant de le faire, sans suffisamment accroître la dynamique d’ensemble. Il y avait beaucoup de reproduction, de survie cachée sous le sacrifice de l’art, et notre commission se trouvait alors à discuter de destins individuels, face à des situations brutales et difficiles. La majorité des dossiers qui nous parvenaient pour les bourses se fondaient sur des critères sociaux davantage que sur l’intérêt d’un nouveau projet esthétique. Le discours sur la « posture artistique » dépassait celui sur les résultats visés. De nombreux poètes avaient fait le choix de se consacrer totalement à leur art, notamment par le biais d’ateliers d’écriture, de lectures et de bourses. Ce choix impliquait d’emblée de vivre avec le RSA (revenu minimum de solidarité active). Plusieurs dossiers comportaient la publication d’une dizaine de plaquettes, qui n’avaient pas forcément suscité d’écho. Arrivés à la quarantaine, les poètes évoquaient l’usure, la fatigue, augmentées de situations personnelles tendues (maladie, divorce, enfants en bas âge) et les situations de crise de l’édition poétique. Les pages instructives du sociologue Bernard Lahire sur la « double vie des écrivains » me revenaient en mémoire. Lui, pourtant, évoquait des parcours dans des genres bien plus rémunérateurs. Combien de romanciers, ayant publié des récits dans les plus grandes maisons françaises, se retrouvaient dans des situations insurmontables ; avec des formes d’oubli de surcroît ? Que dire alors de la poésie et des poètes « professionnels » qui publiaient dans l’autoédition ou participaient à des scènes régionales? Je me souviens encore de ces demandes placées sous le signe de l’urgence (« si vous ne m’aidez pas, je finirai sous un pont le mois prochain… »). Rhétorique de la demande, soulignaient certains membres, mais qui savait exactement? On débattait alors pour savoir s’il fallait donner une aide sociale d’urgence ou une bourse d’écriture. Il n’empêche, une quantité de jeunes poètes, souvent de talent, se mettait dans une situation de précarité extrême, adoptaient un modèle artistique, sans les revenus associés au marché de l’art, dont les composantes économiques n’avaient pas été pensées à moyen terme. Par-delà les débats idéologiques, ces jeunes poètes adoptaient, sans s’en rendre compte, les statuts d’ « auto-entrepreneurs » (Cf. A. Honneth, La Société du mépris), assumant alors sous un destin individuel une extrême précarité, typique d’un capitalisme contemporain, au nom de l’activité poétique ou de la « vocation ».

 

Ces problèmes, qui semblent liés à des destins personnels, dépendent pourtant de politiques publiques. Les nouveaux poètes « professionnels » se fondent sur les parcours de l’artiste ou du comédien, appliquant alors des pratiques de l’art contemporain ou du théâtre à ce genre. Il faut dire qu’avec la performance, la multiplication des festivals, des lectures et des événements, les formations de comédiens ou d’artistes sont formidablement valorisées dans le milieu poétique, notamment par rapport aux traditionnelles doubles vies des poètes: les poètes-enseignants, les poètes-journalistes, ainsi que les poètes-éditeurs. Auparavant, les auteurs se déclaraient « semi-professionnels », souvent avec un temps partiel (voir les différentes études du CNL). Mais les cheminements poétiques ont commencé à dépendre fortement dans l’attribution de résidences littéraires, de participations à des festivals, d’ateliers d’écriture; bien plus que des prix, du prestige de la seule maison d’édition. La situation professionnelle du poète peut-elle se construire en parallèle à l’art contemporain et au théâtre?

 

Je finis mon propos par un dernier exemple de crispation récente qui a eu lieu en Suisse autour de la rémunération des auteurs et des poètes. En effet, plusieurs organisateurs d’événements, aux moyens limités, ne tenaient plus à payer les poètes, soulignant que leurs lectures s’assimilaient à la promotion de livres ou d’œuvres, et non à un événement artistique en tant que tel. Ils s’appuyaient notamment sur les principes des rencontres en librairies. Plus que les arguments énoncés par les parties, une tension vive entre les acteurs, faite de colère et d’incompréhension, était marquante. D’un côté, des organisateurs évoquaient des enveloppes de plus en plus serrées ; de l’autre, des poètes avec des attentes (et parfois des déceptions) de plus en plus fortes, notamment par rapport aux écarts avec les « stars » invitées. La réactivité semble ainsi une composante plus forte du réseau, et les malentendus plus persistants, notamment sur les imaginaires du poète: est-il finalement un littérateur, un comédien, un artiste, un artisan? Ne serait-il pas finalement qu’un « auto-entrepreneur » de plus?

 

Les questions de professionnalisation de la poésie ne sont pas simples à résoudre, et elles suscitent de fortes controverses publiques. Elles ont pour qualité de mobiliser le réseau d’auteurs autour des plus précaires, des plus vulnérables, de ceux qui se battent en croyant à la poésie. Pourtant, ces questions soulignent aussi les clivages entre les acteurs du réseau, notamment entre les poètes, les organisateurs d’événements, les instances chargées des politiques culturelles. Parfois, elles révèlent aussi des différences dans les parcours des poètes et des tensions entre écrivains. Si des solutions ne sont pas simples à trouver pour une institution, ils montrent la nécessité d’une réflexion plus large qui s’appuie sur le réseau, afin de sortir de la seule considération de destins individuels, finalement anéantis par des coupes budgétaires prises par les ministères de l’économie ou des finances. Ainsi, au lieu d’alimenter des restrictions qui ne disent pas leur nom et d’accroître certaines frustrations, il nous faudrait trouver des solutions pour que l’investissement public serve à déployer des énergies bien formées, créatives, critiques dans un dynamisme collectif, plutôt que de laisser les parcours individuels se confronter à la brutalité simple (et aux vertus plus rares pour les poètes) du capitalisme littéraire.

 

 

Antonio Rodriguez

 

(À suivre le 27 juillet 2017 : La conscience du réseau)

 

 

Pour citer cet article, indiquez : Antonio Rodriguez, 25 juillet 2017, «Un réseau nommé poésie — 6. Que vont devenir les poètes professionnels?», <URL://http://www.poesieromande.ch/wordpress/2017/07/un-reseau-nomme-poesie-6/>