Un réseau nommé poésie (8. Intensifier la puissance du réseau)


Après avoir défini la dynamique du réseau, Antonio Rodriguez interroge le déploiement d’une puissance nouvelle associée à celui-ci.

 


 

Intensifier la puissance du réseau

 

Comment décrire la puissance d’un réseau? Le premier réflexe serait d’observer la reconnaissance internationale des poètes (selon leur influence au sein d’une langue ou entre les langues), de saisir l’importance des maisons d’édition qui les soutiennent et la place qu’elles accordent à la poésie dans leurs collections. Le point de vue se situe ainsi principalement du côté de la production, comme centre de l’innovation, en rendant opaque le « fond » du réseau. Le principe du réseau consiste plutôt à considérer les différents paramètres par l’observation de ses acteurs. La puissance du réseau dépend de l’ensemble de ce qui agit au nom de la poésie, de leur synergie, et non d’une simple addition des acteurs. Nous pouvons ainsi en estimer le nombre, les actions entreprises et, surtout, les moyens qu’ils ont à disposition pour les mener (c’est là un élément majeur pour situer la puissance d’un réseau, pour en saisir l’influence et la visibilité). La réactivité et la productivité au sein du réseau sont également des éléments déterminants.

 

Au lieu de placer la puissance poétique uniquement du côté des auteurs, nous pourrions considérer l’état du lectorat; en estimer sa quantité certes (pour la poésie contemporaine, les traductions et pour les grandes œuvres poétiques patrimoniales), et la pondérer par des questions de ce type: Quel est le temps consacré à la lecture poétique? Quelle est sa qualité d’attention? Des poèmes font-ils partie des répertoires privilégiés? Des poèmes ont-ils marqué l’éducation? Les lecteurs écrivent-ils des poèmes occasionnellement ou régulièrement? Comment qualifier la formation des lecteurs? Vont-ils se diriger vers des poésies plus érudites, plus critiques ou vers des formes proches de la chanson, du rap? De tels sondages se font régulièrement en France par exemple par le biais du CNL ou dans la presse. Mais ce n’est de loin pas ce point qui importe le plus dans la puissance, car les lecteurs ont généralement peu de moyens d’actions sur le réseau lui-même, quand bien même ils en forment un élément fondamental.

 

Outre les lecteurs, les différentes formes de « transmission » se révèlent cruciales. Comment la presse rend-elle compte des événements poétiques majeurs d’un espace donné? Comment les poètes ou les acteurs de la poésie interviennent-ils dans la presse? Y a-t-il des journalistes-poètes? Quelle est leur influence? Dans la critique universitaire, nous pourrions évoquer les éditions critiques de poésie, la place donnée à ce genre dans les études supérieures, la description esthétique et contextuelle des œuvres, l’étude du domaine contemporain en lien avec l’histoire ou l’interdisciplinarité. Le travail de recherche ne se limite pas au nombre de thèses sur la poésie ou de colloques, mais à un ensemble d’actions bien plus fines et plus complexes.

 

L’impact du réseau sur la formation obligatoire et post-obligatoire devient un élément d’observation majeur. Quels sont les exercices pratiqués tout au long de l’éducation? Quelles connaissances de base et quelle importance sont données dans les apprentissages? Comment la poésie peut-elle modifier les rapports à l’enseignement? Par ailleurs, en quoi la formation à l’écriture poétique participe au développement des élèves? Nous attendons sur ces points les résultats de la thèse de doctorat de Mathieu Depeursinge, qui travaille spécifiquement sur ces questions. De manière plus avancée, comment le « creative writing » est-il déployé dans les institutions de formation? Y a-t-il des formes de mentorat ou de résidences, une recherche dans la créativité (de manière autonome ou articulée à d’autres recherches)? Quels en sont les fruits pour la collectivité?

 

Plus largement, nous voyons l’investissement public en poésie par le soutien au patrimoine (éditions, histoires littéraires) et à la poésie vivante, à la formation, à la culture ou encore à la médiation (dans les musées et les bibliothèques). Le « contemporain » de la poésie n’est pas fait uniquement par la production « vivante », mais par l’impact de tout événement. Je prends l’exemple en 2015 du poète Gustave Roud, valorisé par le biais de « l’Année Gustave Roud » organisée avec le Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne. Elle a pu suscité des impacts nouveaux dans le réseau contemporain par la reconstruction complète de son œuvre (p.e. la figure du poète régional devenait celle d’un écrivain-photographe européen), alors qu’il était mort depuis plus de vingt ans. Le contemporain ne se réduit guère à l’actualité, mais à ce qui fait événement (Cf. Brouhaha de L. Ruffel); une nouvelle édition de Rimbaud peut parfaitement produire un tel effet; bien plus que la publication du dernier recueil d’un poète vivant.

 

L’investissement public reste fondamental pour la poésie, et il se distribue entre divers budgets, qui ne sont pas forcément toujours visibles. Il faudrait éviter de réduire le « budget » du réseau à l’unique fonds culturel. À titre d’exemple, en France, le budget de l’éducation et de la recherche atteint 25,5% contre 1,1% pour la culture; le canton de Vaud met, quant à lui, 28.7% de son budget dans l’éducation et 1,6% dans la culture. Où se trouve l’investissement le plus important dans le réseau Poésie? Est-ce vraiment dans les bourses d’écriture ou les aides à l’édition? Ne faut-il pas considérer l’éducation comme un des lieux stratégiques de la poésie? N’est-ce pas elle qui établit le « canon », les méthodes, les premiers contacts, les recherches approfondies? N’amoindrissons cependant pas l’impact des budgets culturels, comme autant d’« effets de levier » dans la poésie (c’est-à-dire d’investissements premiers et ciblés en fonction des projets, permettant une levée de fonds multiples). Ils sont majeurs et peuvent être tenus par des grandes institutions publiques (universités, bibliothèques, musées, théâtres) associées à des institutions privées (fondations, librairies, mécénat, collections, éditions, cafés littéraires, associations et cercles). Là aussi, le réseau Poésie ne vit pas uniquement de fonds publics, mais de nombreuses initiatives privées qu’il nous faut mettre en valeur. La conjonction des intérêts communs du réseau devrait prévaloir sur les conflits idéologiques dans lesquels l’investissement public semble forcément salutaire, désintéressé, alors que les financements privés seraient périlleux. C’est mal connaître le fonctionnement économique du réseau lui-même. Mais, dans tous les cas, les instances publiques ou privées attendent des retours sur leurs investissements, qu’il faut pouvoir clarifier, établir et justifier.

 

Le soutien à la création trouve ses vertus également dans la combinaison des investissements, notamment dans la production d’événements (lectures, rencontres, festivals). Loin d’être réduite à des parcours individuels, l’alliance des investissements permet d’accroître les activités poétiques, les lieux de création, la visibilité des différents acteurs. Me vient à l’esprit le modèle particulièrement performant sur de nombreux points du CNL dans les articulations de sa commission Poésie et du soutien plus direct aux festivals. Il faudrait ainsi considérer le soutien public à la poésie comme des séries d’investissements (parfois semblables à du micro-crédit), qui devraient permettre de développer des projets d’envergure, et non toujours des financements publics complets de chaque projet.

 

Ce modèle a justement été expérimenté avec le festival du Printemps de la poésie en Suisse. En effet, plutôt que de constituer un fonds centralisé, avec des directives, des règlements, des sélections complexes, les partenaires du projet étaient invités à utiliser leur propre budget ordinaire pour la création du festival. Assez curieusement, l’argent n’est souvent pas le problème principal des actions concertées, mais plutôt la coordination d’ensemble. L’articulation est un des lieux les plus complexes dans les projets de grande ampleur. La vertu de ce modèle, dans la phase de lancement, consistait justement à favoriser l’autonomie créative des partenaires, à montrer la force des différentes institutions, les fonds déjà en circulation, la capacité à monter collectivement un festival dans l’esprit du réseau. Or ce montage a permis de déployer 80 événements en 2017, autant de possibilités de mettre en valeur les poètes, les acteurs de la poésie et de rassembler le public. Ce n’est guère un secret de dire que le festival a commencé avec un budget minimal, principalement pour la coordination et la communication, mais l’élan produit s’est révélé absolument considérable. Nous avons alors pu voir la grande efficacité d’un effet de levier par un investissement public (celui de l’Université de Lausanne), grâce à un réseau qui se mettait en place et prenait conscience de sa puissance. Cette poésie vivante s’allie aux nécessités patrimoniales de conservations, d’archivage, d’édition et de recherche.

 

La puissance du réseau s’observe également par l’accès possible d’une poésie régionale à une échelle mondiale, notamment par le biais des traductions et de la recherche. Loin d’être simplement un goût pour l’ailleurs, le travail de traduction insère par synchronisation un réseau régional dans les problématiques d’autres réseaux, à d’autres échelles. Plus la conscience du réseau global est forte, plus elle amène ses acteurs à se faire les propres passeurs de leurs visions par la traduction des traditions auxquelles ils adhèrent. La traduction sert ainsi à donner à voir les diverses tendances du réseau, à valoriser ce qui peut sembler un épiphénomène local, comme une forme particulièrement pertinente dans la mondialité. En somme, par la traduction (et nous y reviendrons) s’exerce la conscience d’un réseau sur sa propre force, forcément située en lien avec d’autres réseaux. De ce côté-là, il nous faut encore souligner combien l’attitude dominante et centralisatrice (dont le credo pourrait être « qu’on nous traduise sans qu’on les traduise » — cf. P. Casanova, 2016) se révèle peu dynamique d’une conception en réseaux. En effet, plus l’information circule intensément dans le réseau, plus la conscience de jouer sur des plans locaux et globaux augmente; plus l’espace enfin peut devenir un lieu d’innovation et de développement pour ses acteurs. Outre la traduction, la recherche de pointe se devrait de jouer un rôle similaire, forcément international; les universités et les hautes écoles en sont typiquement un lieu d’articulation.

 

Finalement, les actants numériques ne sont pas à négliger pour établir une telle puissance, et les sites, du côté français, ont su élaborer des dynamiques nouvelles, que ce soit avec François Bon (remue.net), Florence Trocmé (poezibao.typepad.com), Pierre Le Pillouër (sitaudis.fr). De la même manière, bon nombre de revues sont passées du côté du numérique, en lien avec des blogs, des médias sociaux. Aussi faut-il compter parmi les acteurs de la poésie les ingénieurs informaticiens, qui sont impliqués tout comme les imprimeurs.

 

Ces différents paramètres permettent de mesurer la stabilité du réseau, mais il convient aussi d’adjoindre le degré d’innovation de celui-ci. En quoi constitue-t-il un lieu favorable pour l’émergence de nouvelles initiatives? Comment s’est-il consolidé et autour de quelles valeurs? Quel est son degré de réactivité? Comment les acteurs interagissent en vue de cette innovation?

 

Le degré d’innovation poétique peut s’accroître par la conscience du réseau, par les observations, les pratiques ou les interactions qui s’intensifient.  Percevoir la puissance du réseau, c’est sans doute commencer à l’accroître. J’utilise le terme « puissance » à la façon de Gilles Deleuze, qui l’opposait au « pouvoir » et aux « jeux de pouvoir ». À vrai dire, plus la puissance est restreinte, plus les jeux de pouvoir s’intensifient. Il est ainsi possible de voir des postures particulièrement dominatrices chez certains acteurs de la poésie avec des puissances pour le moins relatives. Bruno Latour évoquait justement combien la puissance du réseau peut être observée là où le contrat se passe, là où se traduisent les forces, « là où l’irréversible devient réversible ». C’est le propre d’une conscience du réseau et de ses acteurs, de leur responsabilité impliquée dans l’élaboration de projets.

 

Face à un affaiblissement de la poésie dans les sociétés occidentales, il me semble que quatre moyens efficaces s’offrent à nous.

 

  1. Redonner la responsabilité aux différents acteurs (qu’ils soient macro- ou micro-acteurs), dans la mesure où ils sont les véritables garants du réseau et développent son intensité. Rendre les acteurs actifs au sein du réseau vise à souligner à la fois combien ils contribuent aux événements de l’espace donné, combien ils nourrissent également le sens critique. Une telle approche permet de sortir d’une « atomisation » des individus, de l’isolement des acteurs, écrasés par l’imaginaire de certains macro-acteurs, pour montrer qu’ils s’inscrivent dans des dynamiques collectives, qu’ils y ont leur place. Nous pouvons ainsi rappeler combien le collectif peut être « pour » et « avec » (certains projets, afin de rendre le réseau plus visible, ce qui suscite adhésion et synchronisation) sans occulter le « contre » (des controverses, des oppositions, des débats, des rejets) qui révèle les tensions du réseau.

 

  1. Intensifier les interactions: la conscience accrue du réseau amène un goût prononcé de la collaboration afin de favoriser les émergences, les innovations collectives et individuelles, la meilleure circulation des notions, des actions, ainsi que pour mieux fluidifier le réseau. Une « intensification des propriétés émergentes » (F. Varela) permet de développer les mouvements caractéristiques du réseau, non comme des substances, mais comme des adaptations aux besoins d’une communauté à un moment donné.

 

  1. Mieux articuler les macro-acteurs en lien avec les micro-acteurs: d’une part, nous pouvons mieux coordonner les synergies des macro-acteurs et, d’autre part, mettre les énergies de certains micro-acteurs en concordance avec des projets majeurs déployés, afin d’être plus innervés dans un environnement pluriel. La compréhension plus fine du réseau donne sens aux nouveaux gestes, accroît la signification pour nos sociétés, dans des rôles d’observation créative (fondation, musée) et de création critique (écoles d’art, résidences). Dans ce contexte, les universités ont un rôle particulièrement central à jouer, à la fois de stimulation, de vecteurs de compréhension, de circulation des idées, de lancement de projets innovants, d’articulation des visions. Loin d’être un seul lieu d’observation à distance, la recherche devrait pouvoir s’associer à des expériences sur le réseau, mieux lier la création, la réflexion de pointe, l’animation de l’espace public par des projets fédérateurs régionalement et internationalement. Les Universités ne sont pas uniquement des lieux d’observation, mais d’action, notamment par la formation des étudiants: ils offrent des moyens d’inventer les métiers de demain dans les domaines culturels, tout en donnant le goût de l’initiative et de l’inventivité aux jeunes générations.

 

  1. Mieux redistribuer l’attention et la reconnaissance au sein du réseau. Je reviendrai sur ce point dans l’article conclusif, mais il est le lieu même des luttes, des injustices et de la puissance à redonner au réseau. Il ne s’agit pas de nier les stratifications héritées, mais de sortir de ce qui suscite un ressentiment tenace, notamment à l’âge d’un prolétariat poétique, d’un « poétariat » (J.-C. Pinson), où la part sacrificielle implique en contrepartie des attentes fortes. D’une certaine façon, le réseau doit donner sens aux nouveaux gestes, à la possibilité d’une compréhension mutuelle, d’un développement, tout en les intégrant à une histoire, à une compréhension de la « génération » collective. Accorder de l’attention à une œuvre, à un groupe, à une notion, à des pratiques sociales, permet d’apporter de la reconnaissance dans le réseau et de la valeur. Là encore, l’attention au spectre entier de la poésie implique les différents acteurs du réseau, y compris les lecteurs, les élèves ou les amateurs de poésie.

 

Antonio Rodriguez

 

 

(À suivre, le 1er août 2017 : La Suisse, une petite Europe poétique)

 

Pour citer cet article, indiquez : Antonio Rodriguez, 29 juillet 2017, «Un réseau nommé poésie — 8. Intensifier la puissance du réseau», <URL://http://www.poesieromande.ch/wordpress/2017/07/un-reseau-nomme-poesie-8/>