Un réseau nommé poésie (9. La Suisse, une petite Europe poétique)


Que représente la Suisse dans le réseau mondial? Que peut apporter un réseau comme celui-ci à une compréhension plus globale? A-t-il un rôle spécifique à développer? Antonio Rodriguez poursuit ses réflexions sur le réseau Poésie.

 

 


 

La Suisse, une petite Europe poétique

 

La Suisse représente un lieu d’expérimentation foisonnant pour les acteurs et le réseau Poésie, dans la mesure où ce pays possède un fort maillage d’institutions d’éducation, de culture, et constitue, dans un format réduit, une confédération (plutôt réussie) d’États aux différences marquantes: entre les langues, les religions, les villes et les campagnes. Elle offre un prototype de démocratie fédérale, qui a surmonté en partie ses conflits (souvent majeurs) en cherchant un haut degré compétitif, servant parfois d’image à une petite Union européenne. Pourtant, ce pays performant politiquement, économiquement, dans l’innovation et la formation, semble posséder une force réduite en littérature par les trois « romans nationaux » appliqués à ses régions linguistiques. L’intérêt immédiat de cette situation est que le « roman national » général, ainsi fait de trois langues, s’avère peu probant dans un État qui tient difficilement en nation. La Suisse apparaît alors comme la simple addition de trois périphéries littéraires (française, allemande et italienne), avec peu de synergies, instituant autant de « champs autonomes », dépendant en grande partie, dans une vision centralisée, des « capitales » littéraires des pays limitrophes. La réflexion sur les acteurs en réseau peut justement montrer pourquoi ce modèle typique des grandes nations est ici contreproductif, et souligner combien cet espace propose un réseau important au service de la poésie. Il offre même un lieu idéal pour l’observation et l’action au sein du réseau. Pourquoi? D’une part, parce qu’il y est vite amené à penser le contact avec d’autres langues, par sa culture politique et économique, à favoriser la compréhension, l’échange, notamment par le biais de la traduction; d’autre part, les moyens d’action et d’intervention en éducation ou culture y sont exceptionnels, tant par la densité du réseau, par son goût de l’innovation que par les institutions qui le soutiennent. En somme, la Suisse pourrait offrir un espace d’expérimentation autonome, transnational, translinguistique, transculturel sur trois réseaux suffisamment différents et intéressés à se comprendre mutuellement pour mieux donner à voir les possibilités d’une petite «Europe poétique» (ou culturelle); évidente pour certains, mais bien plus délicate à décrire avec des instruments rigoureux, souvent conçus à partir des systèmes nationaux.

 

La Suisse a fondé ses relations internes sur des principes multilingues, des pouvoirs décentralisés dans les différentes parties de son territoire et tente de défendre les régions les moins denses. Elle possède ainsi une culture politique initiale propice à se concevoir en réseau avec des symétries entre macro- et micro-acteurs, puisque tel est un des fonctionnements entre les cantons. L’importance de la traduction y est aussi une évidence, dans la mesure où aucune langue ne devrait a priori l’emporter sur l’autre; chacun faisant l’effort d’une compréhension passive. Aussi trouvons-nous une culture de la traduction, là encore propice à sortir des apories monolingues étendues à un réseau global. Peu encline aux impérialismes, ce pays s’inspire d’une forte diplomatie, cherchant à maintenir des formes consensuelles au sein même des conflits les plus sévères. Cette stratégie, qui pourrait susciter l’ironie, permet néanmoins d’éviter les affrontements trop directs, qui bloquent parfois les situations dans des narcissismes, afin de procéder à une observation des valeurs communes sous-jacentes au conflit. De ce côté-là encore, la Suisse se révèle intéressante pour s’accorder aux principes d’un réseau plutôt qu’à une vision de l’action centrée sur l’individu au pouvoir. L’autonomie des cantons y est préservée, sans forcément chercher à les unifier par la langue, mais en les dynamisant par des intérêts et des projets communs. Il y a donc bien trois poésies dans trois langues différentes, trois réseaux, qui sont amenés à se saisir en réseaux agissant, par nécessité, face aux grands blocs nationaux qui les environnent.

 

La densité du réseau Poésie en Suisse se révèle en effet d’importance par le nombre ou la variété des actions, mais surtout par les moyens à disposition. Si le nombre de grands poètes y est réduit, si l’industrie du livre n’y est pas représentée par des fleurons de l’édition — en somme, si le pôle de la production n’égale pas celui des grandes capitales —, ce pays possède en revanche un nombre spectaculaire d’acteurs de la poésie dans la transmission, et surtout dans les institutions d’éducation, de culture et de recherche. C’est pourquoi, selon plusieurs études (WEF, IMD), il comporte un des plus forts taux d’innovation et de compétitivité au monde. Ce dynamisme économique se nourrit d’investissements de longues dates dans l’éducation et la culture. Le réseau Poésie reste solidement ancré dans son maillage de hautes écoles et d’universités. Celles-ci sont devenues des vecteurs de dynamisme pour les principales régions touchées: la région zurichoise, les régions bâloises, bernoises, tout comme la « métropole » lémanique (Genève, Lausanne). C’est sur ce dernier bassin que notre travail a été mené, en considérant que cette « métropole » lémanique, par sa densité urbaine, ses composantes internationales (entre 35 et 40% d’étrangers), innerve et entre en circularité avec l’ensemble de la Suisse francophone. Il n’y a donc pas de grandes villes, mais des pôles urbains étendus qui intensifient le réseau dans l’ensemble d’un bassin géographique.

 

Les acteurs de la poésie y sont nombreux, et ont souvent pour ressources de leurs actions des institutions prestigieuses, des fondations publiques ou privées, des musées, des opéras, des théâtres, des festivals. Le maillage culturel est d’une impressionnante densité, tout comme le degré d’innovation dans ces institutions. À titre d’exemple, le bassin lémanique élargi peut s’appuyer sur une école polytechnique, quatre universités, deux opéras, des fondations internationales prestigieuses pour la littérature (Fondation Bodmer, Fondation Jan Michalki), une culture des festivals (Festival jazz de Montreux), sans parler des théâtres qui ont une vocation européenne comme la Comédie de Genève ou encore le Théâtre de Vidy-Lausanne. En somme, l’intérêt pour la culture et la littérature y est d’une grande ampleur. Il y a alors un décalage entre les institutions (souvent des macro-acteurs) qui ont des envergures européennes, et des poètes qui restent, à quelques exceptions près, des micro-acteurs. Ce qui pourrait apparaître comme une faiblesse constitue au contraire une chance pour ce réseau, dans la mesure où il est incité à mieux se saisir pour gagner en force.

 

Quels sont les types d’organisation et de relation qui caractérisent ce réseau à partir des expériences vécues par ses acteurs? Que les règles soient régionales (controverses et interactions localisées, négociations des conflits, moyens à disposition) ou générales (définitions, littérature continentale, mondiale, histoire des médias, liens à la science, à l’économie), le réseau se perçoit par la manière de se lier pour créer la pertinence, donner sens aux événements. À partir de là, nous pouvons connaître ses avancées et sa réactivité. Personne ne contrôle le réseau, mais chacun se sent responsable selon des fonctions (auto-)distribuées. Le réseau prend conscience de lui-même par sa mise en œuvre, au moment où il prête un surcroît d’attention et de signification à certains événements ou à certaines notions (évaluation de la pertinence par attraction, rejet ou indifférence).

 

La Suisse nous interroge en tant qu’unité discernable d’un réseau dense dans une poésie plus continentale, voire mondiale. Ainsi ce qui se produit dans cet espace donné pourrait avoir des incidences bien plus importantes sur le réseau global. Sa taille restreinte et sa forte densité en font un excellent laboratoire vivant. Encore faut-il que ce puissant maillage, confronté à des modèles antérieurs qui le limitent, hérités des nations littéraires, se reconnaisse dans sa puissance transnationale et translinguistique, qu’il ait le goût d’une aventure ouverte sur le continent et le monde, comme un lieu emblématique de passage et de conception.

 

Antonio Rodriguez

 

 

 

(Dernier épisode à suivre, le 3 août 2017 : La redistribution de la reconnaissance)

 

Pour citer cet article, indiquez : Antonio Rodriguez, 1er août 2017, «Un réseau nommé poésie — 9. La Suisse, une petite Europe poétique», <URL: http://www.poesieromande.ch/wordpress/2017/08/un-reseau-nomme-poesie-9/>‎