Laurent Cennamo et les angles étincelants de la vie


Après FH paru en 2016, Laurent Cennamo revient avec un nouveau recueil, Les angles étincelants. Un ouvrage dont les poèmes oscillent entre ombre et lumière, pour mieux en faire ressortir les angles.

 

Plus sombre, peut-être, ce dernier livre de Laurent Cennamo.

Cela n’aura pas empêché un lapsus visuel qui aura duré jusqu’à aujourd’hui. Soudain, quelques mois après ma première lecture, je m’aperçois que je lis « anges » au lieu de « angles ». Dans le titre, mais aussi dans le poème :

[…] on ne voit plus
désormais, que les angles étincelants.

Et même dans l’exergue de Peter Handke, je lisais « anges »: « Ecrire voudrait dire: se frayer quotidiennement un chemin vers les angles étincelants de la vie ». Et je ne m’en étonne qu’à peine tant la légèreté des poèmes produit une sorte d’émerveillement continu, d’éblouissement fugace et tenace à la fois, légèreté blessée, toujours recommencée.

De chaque mot venu à côté de chaque autre, sourd une très grande mélancolie, mais elle brille, elle résonne, elle fait chatoyer le monde dans une brume fine qui permet d’approcher, sinon d’apprivoiser la très étrange douleur d’exister que parcourt pourtant, en traces vives et sûres, une joie si ténue qu’on la perçoit à peine. Ou inversement, ces textes sont habités par une joie que ne peut détruire aucune blessure, aucun feu – qui pourtant consumera tout.

Fugitive, elle aura chanté.

Il faut être tout entier ouvert et tendre l’oreille, faire attention à ne pas se laisser leurrer par tant de grâce. Cette beauté, que Laurent Cennamo sait traduire en images discrètes, par petits frottements surprenants et presque incongrus entre des univers apparemment peu compatibles, cette beauté est toujours sous la menace ou menaçante elle-même. Elle sourd de partout, toujours, des surfaces du monde comme de sa profondeur, du réel perçu comme des images qui ont traversé le temps, du geste le plus banal comme de l’émotion la plus complexe.

De quoi est-elle faite?

Laurent Cennamo semble essayer de risquer une réponse, dans le poème intitulé « Dieu ». Mais ce sont là encore plutôt des questions qui resteront dans la mémoire du lecteur, teintées de doute, d’appréhension et peut-être d’un peu d’ironie. Ces questions réanimeront un désir de lumière malgré le fait qu’elle se consume elle-même, qu’elle consume tout ce qu’elle touche, reconduiront la nécessité de l’inventer, s’il le faut :

Le rebord en bois dur (arrondi) de Dieu,
noueux, noirci – plus personne
ne le touche, n’ose
le toucher
[…]
Dieu est une lanterne mais posée
sur une table trop haute pour toi
– tu vois briller le rebord d’une assiette
violette, fendue, (une princesse tient
par la main le Chat Botté, la moitié
d’un visage emporté par la fumée
montant de ce gouffre

La petite pelle pour ramasser
Dieu en cendres
– Dieu enflammé –
la réinventer

La plupart des poèmes semblent comme flirter avec la prose, rythmes simples et discrets, à force d’effacer toute trace d’élégance qui les connoterait trop. Baudelaire, dont certains vers affleurent dans ceux de Laurent Cennamo, n ‘est pas loin – le Baudelaire transfiguré et désenchanté par un au-delà magnifié de correspondances infinies – mais pas seulement lui. D’autres écrivains, des peintres, des livres, des fresques précises, des films, des contes venus de l’enfance reflètent ou animent des souvenirs fluides, toujours un peu entre ordre et désordre. Des paysages évanescents et des questions même pas vraiment posées auxquelles répondent des esquisses hésitantes, à peine entrevues rappellent Philippe Jaccottet à qui le dernier poème est d’ailleurs dédié.

Ce poème intitulé « Sur les rives de l’Arve » est composé comme de rêves successifs. à l’intérieur d’un même rêve, fluant et acéré. Ils interfèrent les uns avec les autres et créent une atmosphère très troublante. Les métaphores semblent naître les unes des autres, se dissoudre les unes dans les autres. Un livre semble survivre à ce délitement progressif ou en surgir, habité par une lumière arrachée à la terre, explosive, violente, toujours sous la menace d’une annihilation, peut-être. Peu à peu, entre tous les éléments évoqués – l’argile, le fleuve, la lumière aérienne et l’incendie comme l’étincelle – l’image de ce livre semble vouloir se maintenir :

Penché sur nous, tendre livre ravivant la flamme
Ancien feu – toujours clair
Un coussin pour la tête cassée, le coeur fendu, enfin

Mais les angles blessent le coeur autant qu’ils attisent sa force ou le protègent d’une menace persistante. Je pense à cette phrase de Georges Perec au début d’Espèces d’espaces: « Vivre, c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner ».

L’expérience d’une intimité enfantine, parfois casanière et un peu drôle, s’en repliera parfois sur elle- même :

le petit animal qui vit dans ma grotte
me ressemble; je le lui dis souvent.
Il me regarde, surpris – puis retourne
à son éternelle branche de cornouiller,
à la roche qu’il suce, à la paroi lisse
qu’il aime…

Le plus souvent, l’animal sort quand même et risque dehors un coeur aux multiples dimensions, vibratile, à la fois vaporeux et cassant. Pour ne pas être saisis par les angles enfermants des caissons du plafond de Sant’Andrea à Mantoue, mais pour aussi pouvoir se briser brutalement comme le petit pot de terre cuite tombant du haut de l’armoire, le poète rassemble des images fragiles d’un réel tout aussi précaire – images lumineuses ou ténébreuses. Il les mêle à des évocations tout aussi compactes et impalpables de peintures et de musiques dont il se souvient, qui sont devenues, qui deviennent son corps même, ce corps qui affronte la solitude, la mort qui vient, la vie qui s’échappe, les amours qui se défont.

La beauté (est-ce le mot qui convient, il me semble que j’imagine quelque chose de plus modeste quoiqu’éblouissant ?) de ces peintures et musiques nous aveuglerait si nous nous y désaltérerions chaque jour:

Mozart on ne peut pas, hélas, chaque
jour (sombre ou seulement couvert, d’un
léger brouillard seulement le tendre soleil
voilé) l’écouter : le coeur nous vrillerait.

En même temps, elle nous éclaire et se révèle être simultanément la lumière et le voile qui permet de la percevoir, de la pressentir. Alors, il faut écrire en la lestant de son poids d’argile.

Plus la pesanteur est sensible, plus le coeur curieusement s’allège. Beaucoup des poèmes de Laurent Cennamo possèdent la grâce d’affiner notre perception, ils donnent envie de regarder encore, de sentir encore, d’aimer encore, malgré tout. J’avais employé les mot « diaphane » pour caractériser la teneur des poèmes du précédent livre FH. Je le réemploierais volontiers aujourd’hui, même si beaucoup des poèmes, à l’instar de ceux de A celui qui fut pendu par les pieds, dont Les angles étincelants de la vie seraient comme une suite, appartiennent à une espèce plus nocturne, plus violente. Tout ici va à sa perte encore plus brutalement.

Quelques fragments, quelques bribes d’une lumière plus grande que nous qui nous enveloppe et naît de nous, subsistent. Une luminosité cristalline, brisée par le renouvellement incessant des flux qui la traversent et la composent, naît de la mobilité qui la tue, de la flèche inexorable du temps. La métaphore du fleuve est revisitée par une manière éclatée et douloureuse d’habiter le monde, par l’expérience vécue de quelqu’un.

Des éclairs limpides et volatiles lustrent la vie, contiennent sa durée malmenée autant qu’ils témoignent de sa trop grande fragilité, de sa cruauté inouïe, définitive :

Trop de petites maisons Bouygues (ou plus cossues,
tout aussi tristes) crépies de rose fleurissent
sur le chemin crevassé qui mène jusqu’à ce fleuve
laiteux, silencieux : ton coeur (« Maison Bouygues »)

L’archéologie
Le coeur: la petite lampe de l’archéologue – son reflet
de sang clair contre la paroi (« Eclairs »)

 

Françoise Delorme