Derrière la palissade de Philippe Rebetez


Derrière la palissade de Philippe Rebetez est paru aux éditions Samizdat cet automne. Alberto Nessi qualifie dans son avant-propos cette poésie de simple et dépouillée, bien qu’allant vers l’âpreté. Françoise Delorme lui consacre un compte rendu d’une démarche qui a une portée sociale.

 

Comme dans le beau film de Claude Goretta Vivre ici, comme dans un long travelling apparaissent de nombreux personnages, les uns après les autres, des visages en gros plan, comme au cinéma : des êtres ordinaires, dont certains passent d’habitude inaperçus ou disparaissent dans une grossière définition, souvent péjorative (gens de peu, inadaptés, etc…) et, à la fin du livre, des immigrés, de ceux qui construisent trop discrètement un autre pays que le leur.

Je m’en souviendrai à cause de l’intense attention que leur porte le poète et à cause de l’intense attention qu’il requiert de nous. Nous avançons le long d’une histoire simple qui s’arrête sur chaque personne évoquée, souvent par une de ces phrases qui ne veulent plus rien dire à force d’être entendues et brillent ici d’un éclat peu commun, renouvelé : « être dans de beaux draps », « mettre du beurre dans les épinards », « ça ira mieux demain », « ce n’est pas pour nous », etc… Chaque personne marche, se presse, erre, essaie de fuir, de parler, doublant le mouvement du poème de sa détermination ou de ses hésitations. Elle se distingue par un détail, retenu sans être appuyé.

on l’appelait
monsieur Bindacor

il disait toujours oui
pour rendre service
ne pas décevoir
ne pas avoir d’histoires

un jour le brouillard s’épaissit
les mots devinrent rares
il vécut le restant de ses jours
isolé

marmonnant
bindacor

Les poèmes sont courts. Le trait est particulièrement léger et fait naître avec quelques mots l’émotion du lecteur qui se souvient avoir rencontré quelqu’un qui ressemble au poème. Ou peut-être retrouve-t-il en lui quelque parenté avec la maladresse évoquée avec la vulnérabilité qui nous constitue tous. Un regard dont la justesse désire plus de justice, d’amour et de patience, s’ouvre et pousse nos yeux à s’ouvrir, lestant chaque personne d’une intériorité qu’elle désire exprimer ou qu’elle désire pouvoir inventer (ce qui serait un peu la même chose?). Chaque poème ralentit la lecture, juste assez pour laisser venir une autre vision du monde et des êtres humains qui le composent, une vision moins sûre d’elle, mais plus attentive :

épargnés du doute
non effleurés
par la fragilité
passez votre chemin

Cette lenteur en pointillés, faite paradoxalement de vers brefs, et rapides, est elle aussi très cinématographique. Elle s’accorde à l’exergue de Guillevic: La lenteur de la lune / Équilibre le monde.

À chaque page, le regard se pose sur quelqu’un dont la vie n’est pas facile, mais quelqu’un qui continue. Oui, la vie continue. Et elle est belle, mais tellement menacée. Elle est belle malgré la petitesse, malgré les blessures, malgré les injustices ou plutôt parce que les injustices sont vraiment dites, sans fioriture, bien visibles elles aussi enfin. Oui, la vie aurait été belle, si … Tout ce qui est caché d’habitude se voit et se voit de mieux en mieux au cours de la lecture. Dans les mouvements les plus infimes, s’affirme le désir de « ne plus tourner le dos à la vie ». Qu’il s’agisse de quelqu’un d’un peu faible d’esprit, de quelqu’un qui a perdu sa main en travaillant, et même de ceux qui sont morts, etc… chacun revient, particulier, attachant. Justement, pas d’etc… dans ce livre, l’anonymat et la « masse » disparaissent; tout geste devient celui de chacun d’entre nous.

La dernière partie, Derrière la palissade, est consacrée à une catastrophe, celle de Mattmark, qui tua le 30 août 1965 88 personnes dont 56 immigrés italiens. Ces poèmes donnent au livre entier une dimension politique dans la mesure où ils donnent à voir ce qu’il y a « derrière la palissade » et ce qu’on ne désire peut-être pas assez voir. Cette dimension politique s’ajoute à la dimension sociale de l’ensemble (Alberto Nessi, dans sa belle préface, définit la poésie de Philippe Rebetez de « poésie sociale »).

De telles dimensions ancrées dans la violence de la vie actuelle, qui font lever une saine révolte, ne doivent en aucun cas faire oublier que ces poèmes sont bien des poèmes, c’est-à-dire des moments de lumière simple et partageable, des moments où la langue semble dire quelque chose de plus, semble offrir d’autres horizons au rêve, à la réflexion, à la sensibilité:

tôt le matin
sur la table de la cuisine
à côté du pain
quelques mots
souvent les mêmes
pour dire l’attachement

Ce poème donne à sentir, à mes yeux, très exactement, la tendresse et la force de ce livre, la simplicité désarmante et désarmée qui l’habite, la justesse pesée de chaque mot et de chaque vers qui diffuse peu à peu en nous et nous invite à clarifier notre regard, à poursuivre notre chemin, plus perméables au monde tel qu’il est, en nous rendant capables, peut-être, de l’habiter moins aveuglément.

 

Françoise Delorme