Welcome to Lyrical Valley! (en 2019)


Lors d’une soirée euphorique à la Maison d’Ailleurs, à Yverdon-les-Bains, pour le lancement de la visite poétique d’une exposition en réalité augmentée, Antonio Rodriguez a annoncé les thèmes de l’année prochaine. D’un équinoxe à l’autre, l’année sera poétique, et englobera plusieurs événements : une soirée de lancement à New York, un festival de pointe et populaire, un congrès mondial de poésie à l’Université de Lausanne, une fête des vignerons à Vevey, des expositions. Son slogan: « Welcome to Lyrical Valley! ». Voici l’extrait du discours d’Antonio Rodriguez prononcé le 24 mars 2018.

 

Maintenant que toutes nos institutions, tous les acteurs de la poésie interagissent pour produire quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes, vers quel horizon nous dirigeons-nous ? Que cherchons-nous ? Comment agir poétiquement dans le monde (ou, du moins, l’année prochaine encore) ?

Lors de la clôture des Assises de la poésie (7-9 mars), j’évoquais les failles de notre société, qui touchent directement la poésie et sur lesquelles nous devons travailler :

les écarts entre la culture numérique et celle du livre, qui impliquent parfois une fracture entre les générations (celle intéressée à la durabilité du livre, celle plus ouverte au multimédia ou à la visibilité)

les nécessités d’articuler un ancrage territorial à une mondialisation qui n’est pas qu’en anglais, mais qui se produit, à vrai dire, dans un ensemble multilingue,

la nécessité de mieux articuler démocratiquement les formes élitistes (poésie littéraire, opéra) et les formes populaires (rituels de poésie, rap, rock),

l’évidence d’une égalité entre les hommes et les femmes, entre les poètes et les poétesses,

les rêves et les réalités d’une intelligence artificielle face à l’incarnation humaine,

les modifications de la filiation, donc de la transmission des héritages, de ce qui fait valeur,

les tensions qui peuvent apparaître entre ceux qui ont de la mobilité et ceux qui n’en ont pas.

Nous sommes face à des changements considérables de société, mais ce n’est pas le plus effrayant. Le plus brutal est de s’entendre dire un peu partout que nous sommes non seulement remplaçables, mais interchangeables, avec cette formule mortifère : « toi ou un autre, c’est pareil » ; pareil au travail, pareil dans le couple. On en vient à même à imaginer que l’Intelligence Artificielle pourrait nous remplacer. Pur fantasme d’ailleurs (au vu des piètres qualités interactives de l’IA…), mais qui fait inutilement peur.

Nous voulons montrer d’autres valeurs par la poésie, en lien avec les technologies, comme la réalité augmentée de ce soir, parce que nous cherchons surtout à accroître notre participation par l’expérience poétique, pour avoir plus de corps, plus d’articulation dans nos sociétés. Nous n’avons plus le choix, le temps presse ; il nous faut articuler : le livre et le numérique ; les technologies et les sciences humaines ; les connaissances de pointe et l’enthousiasme populaire. Nous pouvons travailler sur les failles sensibles de nos sociétés, en nous détournant des seuls modèles de la domination et de l’indifférence. Comment associer, collaborer, articuler poétiquement ?

Que nous dit la poésie ? Elle nous dit le contraire de l’interchangeabilité : nous sommes ici, maintenant, et nous sommes reliés par nos langages – reliés, synchronisés rythmiquement, explorant des imaginaires de notre époque par des métaphores, par des évocations dès que les mots nous manquent. Ce n’est pas un repli personnel, mais une manière d’être ancré, d’avoir les pieds sur terre, dans l’expérience et le corps.

Chacun de nous est indispensable. Nous allons agir ensemble sur ces forces-là. Cette soirée n’en est que la préfiguration.

 

Que peut la Suisse romande poétiquement dans le monde ?

Cette région est mondialement connue poétiquement. Pourquoi ? Parce que les grands romantiques européens l’ont évoquée dans leurs descriptions. Cette superbe vallée dans laquelle nous vivons a été célébrée par les romantiques de toute l’Europe comme un lieu originel. N’apparaît-elle pas comme une vallée enchantée, même pour la poétesse américaine Emily Dickinson qui l’a représentée dans un de ses poèmes, alors qu’elle ne l’avait jamais vue ? Cette vallée lyrique est un formidable lieu de poésie.

Byron, Shelley, Hugo, Lamartine… et c’est même dans cette terre que repose Rainer Maria Rilke, qui a célébré ses paysages. Nous agissons à partir d’une vallée lyrique bâtie par les poètes et les peintres. Mais nous ne nous réfugions pas dans la nostalgie, et nous ne sommes plus romantiques. Nous pouvons montrer autre chose : là où il fait bon vivre, nous trouvons également une des régions les plus compétitives, maillées d’institutions académiques et culturelles, d’une presse de qualité, de forces poétiques étonnantes. Toutes nos actions sur la poésie depuis 2011 le montrent.

En 2019, nous ferons une année poétique d’un équinoxe à l’autre, dans un bassin lyrique en constante mutation. Deux thèmes seront mis à l’honneur :

1. La poésie et les nouvelles technologies (multimédia, immersion, participation)

2. La poésie et la musique (rock, classique, rap, lied, techno, électro)

Nous allons nourrir un essor de créativité, de réflexion et d’élans populaires par une conjonction exceptionnelle :

21 mars 2019 : soirée de l’équinoxe à New York
1er au 13 avril 2019 : Printemps de la poésie
3 au 7 juin 2019 : deuxième congrès mondial d’études poétiques et lyriques (INSL) à l’Université de Lausanne
Août 2019 : Fête des vignerons
ainsi que plusieurs expositions, notamment sur les nouvelles technologies en poésie.

Nous allons situer une région lyrique dans le monde, montrer comment elle s’inscrit dans une mondialité littéraire, qui peut être heureuse. Ancrée dans son histoire et ouverte sur l’exploration de l’avenir, cette région, par ses institutions de poésie, peut montrer une réflexivité, une innovation sensible.

Et c’est pourquoi nous vous proposons, avec de nombreux partenaires, de transformer cette vallée lyrique en une Lyrical Valley. Le slogan de l’année sera donc « Welcome to Lyrical Valley! ». Car nous savons qu’il n’y a pas que le « silicon » (silicium) et l’argent dans la vie.

Nous voulons célébrer une vallée où l’on sait innover de manière incarnée, où l’on est connecté, où l’on sait chanter et partager de la poésie (et même un peu de vin) ensemble. Il s’agit donc d’un appel aux meilleures compétences, pour unir les créatifs, les poètes, les ingénieurs, les critiques, autour d’un projet majeur. La clameur poétique que nous avons créée cette année va se répandre. Préparez-vous à faire un peu de poésie avec le reste de la planète.

Nous allons bâtir cette vallée ensemble, la faire rayonner ensemble, parce que nous avons besoin d’air, de splendeur, dans ce monde qu’on nous a donné et que nous allons léguer.
Et comme le disait Bob Dylan : « I want you ».

Merci beaucoup, et profitez du printemps qui est revenu.