Entretien avec Odile Cornuz : « Ma ralentie »


Après Pourquoi veux-tu que ça rime? et Biseaux, Odile Cornuz publie Ma ralentie aux Éditions d’Autre Part. Librement inspiré du poème La ralentie d’Henri Michaux, le recueil reprend son modèle pour en tirer une nouvelle voix, celle plus personnelle d’Odile Cornuz. Cette dernière nous explique sa démarche et son rapport au texte de l’écrivain belge.

 

Emmanuelle Vollenweider: Ma ralentie est votre premier ouvrage de poésie qui s’inspire directement du texte d’un autre auteur. Cette démarche a-t-elle influencé votre rapport à la création? Comment s’est déroulé le processus d’écriture ?

Odile Cornuz: Encore plus qu’inspiré, ce recueil est carrément appuyé au poème de Michaux, intitulé « La ralentie », qui lui offre une structure, des thèmes, des repoussoirs, voire des personnages. Cette démarche tient autant d’un exercice d’admiration, d’un hommage, que d’une mise à distance, parfois… Cela fait des années que je suis fascinée par la poésie de Michaux. Ses textes déroutent, ils illuminent, ils aspirent tout l’être vers le haut – par des moyens souvent très simples. Sa poésie est sans effets, mais elle soulève des pans du monde sensible, pour voir l’envers de ce qui est considéré dans les rapports sociaux ou les pensées établis. Il y a du délire chez Michaux, comme il y a de l’inattendu sous chacun de ses mots. « La ralentie » est devenue peu à peu comme un viatique, un havre, un point d’ancrage où je pouvais me ressourcer. Il y a quatre ans, j’ai estimé qu’il était temps d’emprunter un chemin plus créatif dans ma relation à ce poème. Il ne s’agissait pas seulement de vivre avec– ce qui constitue déjà un incroyable support quotidien – mais de l’ingérer, en quelque sorte, afin de pouvoir écrire avec le poème. En explorant cette envie, cette nécessité, j’ai décidé de considérer chaque phrase de ce long poème en prose et de m’en saisir comme d’un tremplin pour un fragment d’écriture. J’ai plongé dans ce travail, la plupart du temps en suivant le fil du poème original, parfois sautant quelques phrases pour mieux y revenir. J’ai aimé m’en sentir proche, mais aussi lointaine. J’ai notamment placé de la distance avec certaines représentation de la femme (fatiguée, fragile, etc.)… Je me suis donc astreinte à un processus d’écriture neuf – pour moi – contraignant et stimulant.

Michaux était toutefois déjà présent dans un de mes livres précédents, Biseaux, paru en 2009 chez le même éditeur. Dans cet ouvrage, une citation de « La ralentie » était donnée, parmi des citations d’autres auteurs mais également des fragments variés, issus de contextes non littéraires – comme des inscriptions gravées alors sur la Passerelle de l’Utopie, sise à Neuchâtel.

E. V.: La Ralentie est un texte particulier de Henri Michaux, écrit au féminin. Quels rapports entretenez-vous avec ce texte ? Cette voix féminine chez un homme vous a-t-elle particulièrement touchée ?

O. C.: À vrai dire, je n’y ai pas vraiment porté attention. Un texte peut me toucher tout autant lorsqu’il est écrit au féminin ou au masculin. Ce qui importe, à mon sens, c’est que l’exploration de l’humanité dans toutes ses dimensions se produise – comme c’est le cas dans « La ralentie ». Mais il est vrai que l’accord du « on » au féminin se rencontre plutôt rarement – et qu’il constitue un des leitmotiv du début du poème, une sorte de litanie étrange. Par ailleurs, j’affectionne également d’écrire au « on », au féminin. Cela peut certainement compter au nombre des raisons qui m’ont attirées vers ce texte, ou qui m’ont incitées à y revenir, à maintes reprises.

Quant à l’investissement d’une voix féminine pour un homme ou vice-versa, j’y vois une des plus belles licences poétiques – que j’ai eu l’occasion d’explorer également, par exemple en créant des personnages incarnés à la radio ou au théâtre. La perméabilité des voix est essentielle – bien qu’elle soit plus rare en poésie. D’ailleurs, en tant qu’individu, j’estime que nous sommes perméables en termes de genre.

E. V.: En quoi « ma » ralentie implique une appropriation d’un grand texte pour le transformer en une voix plus personnelle ? Est-ce dû à l’incorporation d’une lecture qui se décante et devient progressivement écriture ? N’est-ce pas alors une manière de faire circuler la parole de l’intime aux mots publics ?

O. C.: Tout ce qui s’écrit repose sur un substrat composé en partie d’autres écrits, d’expériences sensibles, de choses vues ou entendues. L’écriture devient une réduction – au sens culinaire du terme, soit une condensation de saveurs – ou alors un creusement, un approfondissement, parfois une explosion… L’écriture vise la compréhension, le partage, parfois le brouillage du monde. Mais cela se déroule et resurgit de manière assez secrète, assez ténue, voire surprenante parfois – selon les auteurs. J’avais envie de rendre cette relation à ce texte, si important pour moi, très concrète. J’aurais voulu d’ailleurs que le poème de Michaux soit également reproduit au sein du recueil. Les phrases de « La ralentie » auraient dû constituer des intertitres, en quelque sorte (il en reste quelques traces dans des fragments publiés sur internet, sur le site du TKM ainsi que dans la revue en ligne Specimen, avec des traductions en allemand et italien). Le lecteur aurait ainsi également (re)lu Michaux… Mais les ayants-droits, consultés, ont refusé cette manière de reproduire le poème. J’en ai été très déçue. Mon éditeur m’a cependant proposé de prendre le temps de réfléchir et de revoir mon texte – sans celui de Michaux. J’ai donc caviardé mon manuscrit, censurant Michaux ! C’est comme si j’avais enlevé l’échafaudage de mon recueil. J’ai alors constaté que mon texte tenait debout tout seul.

E.V.: Pourquoi cette écriture contient-elle une poésie singulière ? En quoi la poésie porte une énergie qui pourrait faire chanter votre écriture ?

O. C.: La poésie en elle-même est énergie. À mon sens, il y a poésie quand l’expression prend des raccourcis, vers la densité – et qu’elle privilégie le surgissement d’images. Elle n’embrasse pas moins largement le monde et le récit de son expérience sensible. La poésie tient également en elle un chant, un appel à être dite, voire chantée justement. C’est aussi ce que j’apprécie dans l’exercice même de la lecture de mes textes face à un public. Lorsque j’ai le privilège d’être accompagnée par un musicien, c’est encore plus flagrant : l’énergie des mots et de la musique est décuplée, lorsqu’elle se partage. C’est ce qui s’est passé, par exemple, lors du vernissage de Ma ralentie, en mars dernier. Je lisais des extraits et – en alternance – Cédric Pescia, musicien associé au TKM Théâtre Kléber Méleau (auquel je suis également associée), interprétait sur un piano préparé des Interludes et Sonates de John Cage. Je me sentais portée par sa musique, comme par un paysage – et cela entrait en résonance avec ma prose poétique.

E. V.: Vous prévoyez de nombreuses rencontres pour la sortie de ce livre. En quoi ces rencontres font-elles partie désormais de la vie d’un livre ?

O. C.: La présence des auteurs – déployée dans plusieurs dispositifs – pour porter leurs écrits est effectivement de plus en plus courante. Pour ma part, je l’ai toujours appréciée – mais je peux concevoir qu’elle ne convienne pas à chacun, par timidité, voire par désintérêt. Ma proximité avec le monde du théâtre et de la radio, le fait d’écrire pour la voix et les corps de comédiens, ont également porté mon intérêt envers les lectures publiques. Il y a huit ans, nous avons mis en place avec Antoinette Rychner des « Jukebox littéraires », qui nous permettent de faire entendre les textes de quatre à cinq auteurs en une soirée, une série de lectures interactives puisque les textes sont choisis selon des mots proposés, sur le moment, par le public. Avec la complicité musicale de Robert Sandoz, nous continuons à proposer régulièrement ces « Jukebox ». Je participe aussi à des « Bals littéraires », dont le dispositif a été inventé il y a plus de dix ans par la Coopérative d’écriture, un collectif français, géré en Suisse par Fabrice Melquiot. Avec les bals, il s’agit de co-écrire, en deux jours, souvent à quatre auteurs, une histoire à contraintes : chaque épisode doit se terminer avec le titre d’une chanson diffusée pour que le public danse, puis retrouve sa chaise pour écouter la suite de l’histoire. Ces dispositifs m’ont permis d’aiguiser un certain sens de la lecture en public – que j’apprécie de plus en plus, notamment en collaboration avec des musiciens. Pour la sortie de Ma ralentie, en effet, plusieurs rendez-vous de lecture et signatures sont prévus. Le plus élaboré, après la soirée du vernissage, se tiendra le 23 juin à la Ferme des Tilleuls, à Renens, sur invitation de Tulalu ?!. J’y proposerai une déambulation poétique, avec la complicité musicale de Robert Sandoz. Ces rendez-vous font complétement partie de la vie de ce recueil : elles lui permettent d’étendre ses possibilités de rencontre très concrètes avec des lecteurs.

 

Emmanuelle Vollenweider

 

Pour en savoir plus: sites des Éditions d’Autre Part et d’Odile Cornuz.