Le Parnasse : retour sur le parcours d’une librairie


Fin 2018, la librairie Le Parnasse à Genève, qui a été un lieu marquant pour la poésie, annonçait sa fermeture. Nous avons souhaité faire le bilan avec Marco Dogliotti et Carine Flückiger, qui se définissent volontiers comme le « dernier couple de libraires en captivité ». Plus qu’une aventure personnelle, cette fermeture nous permet de comprendre ce qui se passe aujourd’hui pour les petites librairies en littérature et sciences humaines.

 

Pourquoi avez-vous pris la décision de fermer votre librairie ? 

C.K. & M.D. : Plus qu’une décision que nous aurions prise, c’est une évidence qui s’est imposée. Nous sommes entrés dans une crise profonde à la suite d’une rénovation de l’immeuble où nous nous trouvions en 2014. Cette rénovation, voulue par le bailleur, nous a contraints à une année avec une surface réduite de moitié. Moins de livres, moins de visibilité (échafaudages), des nuisances de toutes sortes ont induit une chute de notre chiffre d’affaires de 25% environ, avec des compensations financières très modestes et sans rapport avec le dommage subi. Nous nous sommes retrouvés à la fin de cette année-là très endettés auprès de nos fournisseurs.

 

Comment avez-vous réagi ?

Nous avons tenté de résister, en communiquant nos difficultés à notre clientèle, en faisant appel à dons. Nous avons réduit tous les coûts possibles, réduit la voilure pour ce qui est des effectifs :  nous ne sommes plus que deux. Nous avons même cessé de former des apprentis. Puis, nous avons créé l’association des Amis de la librairie le Parnasse, adressé des demandes de soutiens financiers aux mécènes et fondations, lancé une campagne de financement participatif. Tout cela nous a permis de résister, mais pas de modifier structurellement la donne, la clientèle a inexorablement continué de s’éroder. En début d’année 2018, notre fournisseur principal nous a définitivement bloqué notre compte, en refusant même de nous servir en commande proforma (paiement anticipé), ce qui revenait à nous condamner. Malgré tout, nous avons tenté de remettre une des deux arcades contiguës afin de pouvoir continuer avec un loyer moindre, essayé de trouver des partenaires pour partager l’espace avec une autre activité. Et nous nous sommes tous deux mis à la recherche de travail. Avec moins de frais et une source au moins de revenu extérieurs, peut-être l’aventure pouvait-elle se poursuivre ? Aucune de ces démarches n’a pour l’instant eu de résultat positif. La librairie ne fait plus de commandes depuis le printemps 2018, vivote de son stock, vend des livres d’occasions. Il devient de plus en plus compliqué de payer notre loyer et de résister encore. Il le faut pourtant car notre statut d’indépendant ne nous donne pas le droit de toucher le chômage. Bref, nous sommes dans une impasse.

 

Quelle était la place de la poésie au Parnasse ? 

C.K. & M.D. : La poésie a toujours compté parmi les spécialités de notre librairie. En volume, le rayon poésie occupe un dixième environ de la surface totale. On y trouve des classiques, des éditions bilingues (si possible), des nouveautés, avec une large place pour les auteurs et maisons d’éditions de Suisse romande. Revues, maisons d’éditions spécialisées, rien de ce qui fait la richesse de la création contemporaine n’a été négligé. Et, bien sûr, le Parnasse est aussi un lieu où la poésie est partagée, donnée à entendre, à travers les lectures et rencontres organisées.

 

Était-ce une forme d’engagement ? 

C.K. & M.D. : Grand mot ! Plus modestement, disons que nous avons voulu créer une librairie centrée surtout sur le fonds, avec un assortiment exigeant et éclectique dans un certain nombre de domaines, guidés par une idée de la bibliothèque idéale en littérature et en sciences humaines. Un rayon poétique conséquent nous semblait être de l’ordre de la nécessité.

 

Pensez-vous qu’il s’agit d’un phénomène inexorable dans l’état du marché ? 

C.K. & M.D. : Ne soyons pas pessimistes à ce point. Il est certain que les grands lecteurs, que les possesseurs d’une bibliothèque, sont une espèce en voie de disparition. Plus certain encore que le marché est vampirisé par le commerce en ligne. Néanmoins, plus le public opte pour le commerce en ligne, ou pour les grandes enseignes, plus se développe un besoin, marginal mais réel, d’autre chose : d’échange, de convivialité, de conseil, de chaleur. La petite librairie doit se réinventer, s’adapter, mais n’est pas inéluctablement vouée à disparaître. Qu’aurait-il fallu pour que l’aventure se poursuive ? Des clients !

 

Avez-vous senti des soutiens ou des nouvelles formes d’aides ces dernières années ? Pourquoi cela n’a pas suffi ? 

C.K. & M.D. : Des soutiens, nous en avons reçu en nombre. Des centaines de personnes nous ont entouré, soutenu financièrement avec beaucoup de générosité, au-delà même de nos espérances. Mais nous espérions aussi parvenir, à travers nos demandes de soutiens, à former une communauté de personnes susceptible de faire vivre la librairie en s’y rendant régulièrement, en participant à ses activités. Le bilan, de ce point de vue, s’est avéré mitigé. S’il s’est révélé aisé de mobiliser pour une cause, « librairie indépendante en difficulté », il est autrement plus difficile de faire venir ou revenir une clientèle.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre aventure de libraires au Parnasse ? 

C.K. & M.D. : L’aventure a commencé il y a plus de vingt-six ans. Les petites et grandes choses marquantes sont innombrables. Alors, par quoi commencer ? Le lieu ? Au début, le coup de foudre de deux étudiants pour un lieu magique, rempli de livres, cherchant un repreneur. Comme dans un rêve, avec enthousiasme et naïveté, nous nous sommes lancés. Il reste encore quelque chose de ce simple émerveillement-là : une grotte remplie de livres, ou on peut se rendre jour et nuit, et dont nous sommes les gardiens. Le travail ? Toujours le même et chaque jour différent. Il vous assigne à une grande sédentarité, mais le monde entier est sur vos rayonnages. Les gens ? Ceux qui viennent, ne viennent plus, reviennent, déménagent, ceux qui meurent, ceux qu’on a vu dans une poussette et qui sont aujourd’hui vos clients. La transmission ? Former des apprentis. Les rencontres et moments de convivialité ?

 

Qu’est-ce qui vous manquera le plus au quotidien ?

Ce n’est pas au quotidien, car ce genre de visiteur a toujours été rare. Une personne passe quelques heures à la librairie, parcourt attentivement tous les rayons, repart les mains vides, ou alors une brouette ne suffit pas à contenir toutes ses emplettes, mais elle part en nous félicitant pour la richesse et la variété de notre fonds.

 

Entretien mené par Antonio Rodriguez