Voix et relation, Serge Martin de passage en Suisse


Le 22 mars dernier, dans le cadre de la deuxième édition du Printemps de la poésie, a eu lieu à la HEP Vaud, une demi-journée d’ateliers et d’échanges nommée « explorer la poésie en classe ». Serge Martin, professeur de littérature moderne et de didactique à l’Université Paris 3 – Sorbonne-Nouvelle et poète (sous le nom de Serge Ritman), a accompagné cet événement et en a donné la conférence d’ouverture. Celle-ci continuait le travail de recherche et d’écriture important que poursuit Serge Martin à travers de nombreux recueils et essais, dont le dernier, Voix et Relation, paru en début d’année, aux éditions Marie Delarbre, résonnait pleinement dans sa performance lausannoise.

 

 

Mais l’auteur, s’il est vraiment un auteur, vit dans un affleurement perpétuel de textes. […] Une masse énorme, (et non pas seulement des pensées), des mondes veulent à chaque instant passer par la pointe de sa plume. C’est un océan qui doit, qui veut s’écouler par une pointe. Or il ne peut passer à la fois, que l’épaisseur, que la largeur d’une pointe. Comment s’étonner que les vagues se pressent. Des ombres innombrables, une masse énorme d’ombres veulent boire ce sang sur le bord de la tombe. Or elles ne peuvent boire qu’une à une et l’une après l’autre. Comment s’étonner que les ombres se pressent. Elles veulent toutes passer par cette pointe qui est leur point d’insertion dans la réalité. Nous le sentons très bien quand nous lisons, dit l’histoire. »[1]

 

Voix et relation est un essai avec l’« art littéraire », à son « écoute », plus précisément que sur l’ « art littéraire », comme on a coutume de dire, en cela qu’il se tient loin de toute réduction à ces « hyper-sujets », comme les nomme l’auteur, que sont les genres, les formes, ou les époques, autant d’assignations des poèmes à résidence. Comme l’écrivait Meschonnic, dont les voix traversent et résonnent en cet essai, dans « le pluriel indéfini, historique, des formes […] la liberté du poète n’est […] que son historicité. Non une liberté de choix. Mais l’imposition de l’altérité »[2] ; si bien que la pensée des œuvres, ne peut se faire qu’au plus près d’elles, « tout ouïe », dans un jeu d’écho et d’ « interpénétration » ; la pensée continue le poème, et vice versa, et leur exacte relation est peut-être affaire de refus des positions (pour que « tout se rattache », comme l’énonce le sous-titre, il faut d’abord que rien ne tienne à sa place).

Ce n’est pas par hasard que nous avons mis presque en exergue cette citation de Meschonnic ; car, comme l’ajoute l’auteur, « c’est exactement à ce point que [la] recherche s’enclenche ou, si l’on préfère, rebondit » (p. 29) ; et le terme de rebond est ici tout sauf anodin. Il qualifie en effet exactement le mouvement des deux « termes » apparents du titre, voix et relation, qui ne sont posés dans leur séparation que pour marquer le point de départ d’une recherche allant creuser en amont, là où ils riment encore, pourrait-on dire ; de même que le titre lui-même rime avec cet autre La Rime et la vie, dont l’enjeu, précisément était de redécouvrir la relation entre « forme de vie » et « forme de langage » (p. 51), souvent séparées, comme s’il y avait entre les deux à choisir, note Serge Martin.

« Voix et relation » est une « poétique de l’art littéraire », comme l’indique son sous-titre, mais dont le projet, quoiqu’il se concentre sur la littérature et plus spécifiquement sur le poème (dont l’extension n’est pas celle ici, usuelle, d’une détermination générique), déborde le littéraire, ou plutôt, vise une détermination du littéraire comme condition de ce qui le déborde, et dont on considère à tort qu’il consisterait en dehors de lui ; la poétique se déborde dans l’éthique et le politique non moins qu’il ne saurait y avoir d’éthique et de politique sans poétique ; tel était le cœur de la proposition de Meschonnic ; et c’est, au fond, « exactement à ce point que [cette nouvelle] recherche s’enclenche ».

Point que l’on pourrait tenter de traduire ainsi: ce que l’on pose comme des termes, des concepts ou des positivités naissent, du fait qu’ils se trouvent distincts, amputés des autres termes, si bien que, en se posant, ils se ratent tous. On dit « la poétique », de façon distincte ; « la politique » tout autant, et on n’a dit alors ni l’une ni l’autre, précisément parce qu’on entendait les dire, les délimiter, les distinguer.

Remonter donc, non pas au lieu fixe d’une origine, d’un début du temps linéaire, mais dans le lieu agissant où éthique-politique et poétique ne sont pas séparés : la rime indissociable de la vie rimant avec le « synthème » voix-relation ; « relation de relation », comme écrit Serge Martin.

Entre la voix et la relation, il y a, fondamentalement, rapport, en deçà de la possibilité des termes en tant que termes ; et c’est ce rapport seul qui est consistant.

Si les termes sont posés, ce n’est donc que comme condition à engager un mouvement conceptuel du trait d’union, qui, chevauchant par-dessus le vide du et, place le poème dans le postulat qu’il y a autant d’écriture dans la pensée, que de pensée dans l’écriture, ou « dès » (préposition centrale en l’essai) l’écriture.

Ce qu’il y a à dépasser, c’est la logique de l’antécédence (ce qu’indiquent, très exactement, les nombreuses formules non pas d’équivalence, mais de rebond infini) : il y a de la voix dans la relation, parce qu’il y a de la relation dans la voix ou, plus précisément, il n’y a de la relation, que s’il y a de la voix ; de même, il n’y a de voix que s’il y a relation.

Voix et relation ne deviennent distinctes que si on les a déjà enfermées dans deux ordres respectifs, la poétique, d’une part, l’éthique-politique[3], de l’autre. Ainsi de la voix qu’on associe à ce qui, pour ne pas être négligeable, est néanmoins second: les personnes ; dans la confusion entre la voix et le je, entre l’instance énonciative et le sujet, dans sa définition classique et substantielle.

C’est toute une série d’oppositions terme à terme qui se déroule, dès lors que l’on a tiré le fil d’une conception substantialisée de la voix : vers contre prose, poésie contre dialogue et roman ; sujet substantiel, séparé, posé avant et devant le langage, réduit à une voie de l’expression d’idées essentialisées, contre sujet du langage, pluriel, passant, sans fin, ni début, vers l’ « inconnu »:

« La logique extrême de l’opposition entre la prose et la poésie a fait de la poésie un monologue, et de la prose, matière du dialogue, et du roman » (Meschonnic, op. cit, p. 447, cité p.37) ; là où, à l’inverse, « […] pour Meschonnic, le monologue « n’est pas plus solitaire que l’individu n’est asocial. Le dialogisme est de tout le langage ([op. cit.] p. 454 – soulignement de l’auteur) » (cité p. 38).

En effet, la voix n’est pas davantage dans le monologue, dans le je, que le monologue pour sa part serait dénué de relation : « exemplairement, je retiendrai la simple et directe formule du dramaturge Jean Delabroy confiée à Françoise Dubor : « On est constitué de voix… » S’y entend la pluralisation à l’œuvre dès que voix et, plus avant, « l’invention déchirante d’une voix », de toute voix, sa pluralité constitutive. » (p. 37)

Dès lors, parce que chaque poème à la fois précipite et jette plus loin la pluralité constitutive du langage, la poésie ne peut qu’à tort être perçue comme le moyen d’assurer une unité stable :

« faisant apparaître ce que [Dominique Rabaté] appelle « le sens de la vie », c’est-à-dire « la possibilité de continuer avec endurance à donner une forme à ce qui résiste du côté de l’informe et du chaos, à inventer de nouvelles configurations pour ce qu’aucun regard ni aucune langue ne saurait arrêter. »[4]

La voix est donc toujours à refaire, loin du confort du « style » ; à recommencer : réénonciation de la pluralité à l’origine, et pluralisation du langage par les poèmes. Il n’y a pas d’antécédent ni de la voix sur la relation, ni de l’inverse ; et c’est dans l’écoute des poèmes eux-mêmes que se joue la possibilité d’une individuation qui ne soit pas d’individus ;

« ce qui implique que la voix ne peut être assignée à un hors langage ou à un terme-source mais peut seulement être considérée comme une activité qui engage un rapport de sujets voire plus certainement un sujet-rapport. La voix comme rapport construit le sujet du langage ou met entièrement le langage dans une subjectivation relationnelle parce que rapport. » (p. 58).

 

Mathieu Depeursinge

 

 

Serge Martin, Voix et relation, une poétique de l’art littéraire où tout se rattache, Marie Delarbre éditions, janvier 2017.

[1] Péguy, Clio, Dialogue de l’histoire avec l’âme païenne (1913), dans Œuvres en prose complètes, tome 1, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p.145. Cité p. 93.

[2] Meschonnic, Critique du rythme. Anthropologie historique du langage, Lagrasse, Verdier, 1982, p.615. Cité, p. 29.

[3] Et ici, nous avons déjà un trait d’union d’avance…

[4] D. Rabaté, Le Roman et le sens de la vie, Paris, Corti, « Les essais », 2010, p.18. Cité, p. 53